septembre 06, 2008

En route vers Las Vegas (1)

En 1987, j’avais effectué ma première année d’internat dans le Michigan, à l’Hôpital de Ann Arbor, au service de recherches psychiatriques. J’étais officiellement devenu Docteur en Médecine, une année auparavant, à l’issue de quatre années passées à user les bancs de Johns Hopkins.

Cette année marquait un tournant décisif dans l’orientation de ma carrière. Je venais en effet de postuler au Matching Program qui me permettrait de me diriger vers la spécialisation de mon choix. Le service de néphrologie du Saint John Hospital, de Détroit m’avait contacté. Le docteur Robert Solenzano, une pointure de l’époque en matière de transplantation rénale, acceptait de m’accorder un entretien en vue d’une admission. Sa secrétaire, au bout du fil, m’avait laissé entendre que toutes les chances étaient de mon côté, car après première sélection sur papier, mes notes apparaissaient comme étant nettement en dessus du lot.

A cette époque, quoique d’allure impassible et nonchalante, j’étais encore impressionnable. Je me souviens avoir rencontré Solenzano, dans son bureau encombré de paperasse, probablement entre deux consultations urgentes. Il a levé un œil distrait vers moi, à mon arrivée, m’a annoncé solennellement qu’il n’avait pas plus de dix minutes à m’accorder avant de se replonger dans la lecture de ce qui semblait être un compte rendu d’intervention chirurgicale.

 

« Nous serait-il possible d’écourter notre entretien de quelques minutes de plus ? Lui ai-je alors demandé avec aplomb. Le match opposant les Spartans et les Wildcats est sur le point de commencer sur la chaîne locale… »

 

Il a levé un œil surpris vers moi. J’ai bien dit surpris, surtout pas offensé. Il a éclaté d’un rire sonore et s’est levé pour me tendre la main par-dessus le désordre de son bureau. Mon audace lui avait plu. J’étais admis à faire mes armes dans son service pour les trois ans à venir.

 

En sortant de cet entretien pour le moins inhabituel, j’avais eu le réflexe d’appeler Newport, où mes parents résidaient à l’époque. Mon père y était basé par l’US Navy.

Ma mère, enthousiasmée par ma réussite, déversa encore un torrent de ses fameuses larmes qui avaient jonché jusqu’ici mon parcours scolaire. J’essayais de faire bref en lui demandant de me passer mon père qui accueillit la nouvelle avec un peu plus de sobriété. Après m’avoir assuré qu’il était fier de moi, la conversation prit une tournure sensiblement plus grave.

 

«  Il y a autre chose que tu aimerais me dire ? Ai-je amorcé.

 

Je me souviens qu’il se raclait la gorge d’une manière pénible à entendre pour quiconque se trouvait à l’autre bout du combiné. John House, hésitant, tournait manifestement autour du pot, comme à son habitude.

 

- Cela concerne le prêt de 120 000 dollars que nous avons contracté pour tes études, Greg… J’ai décidé qu’il était de ton ressort de commencer à rembourser, puisque tu es promu médecin et que tu vas commencer à gagner ta vie.

 

Et c’est ici que les athéniens s’atteignirent, ai-je songé avec un sourire amer. Il n’était pas question de discuter, je ne le savais que trop. Déjà, à l’époque, je n’étais pas à proprement parler un gestionnaire. Je jonglais toujours avec difficulté entre les versements que m’effectuaient chaque mois mes parents sur mon compte. Il arrivait que ma mère me fasse parvenir en cachette quelques billets soigneusement dissimulés dans une lettre, en me suppliant de ne surtout pas en parler à mon père et de tâcher d’être un peu plus prévoyant à l’avenir. La situation avait beau me mettre mal à l’aise, je ne m’en retrouvais pas moins gêné le mois suivant… Je devais également pas mal d’argent à Prescott, et je ne parle même pas des ardoises en attente de quelques bars à hôtesses aux alentours de Barton Hills.

 

Le moment m’était critique, mais je ne devais rien en laisser paraître.

 

- C’est entendu… Autre chose, papa ? » Ai-je demandé avec la même assurance que celle que j’avais eue avec Solenzano auparavant.

 

John House a marqué un temps de pause au bout du fil avant de me répondre par la négative, et de me souhaiter bonne chance pour l’avenir.

Je dois bien avouer que lorsque j’ai raccroché, celui-ci me paraissait légèrement plus morose.

 

Je disposais de deux mois de répit avant de commencer à exercer au Saint Johns Hospital. Deux mois que j’aurais du passer à me détendre, par exemple en allant surfer sur la côte Ouest. Prescott m’avait proposé de l’accompagner au Mexique, et j’avais laissé planer l’idée que si mes parents étaient généreux, non seulement je l’accompagnerais, mais prendrais une partie des frais du voyage à ma charge. La perspective de me chercher un job pour l’été ne m’enchantait guère. Certes, j’aurais pu exercer au laboratoire d’analyses de Ann Arbor, ou j’aurais pu prier un de mes professeurs de me dégoter quelque chose de plus glorieux, mais il était hors de question que quiconque soit informé de la position délicate dans laquelle je me trouvais.

 

Je ne sais toujours pas pourquoi l’idée m’est venue à ce moment là. Peut-être à cause du gars que j’ai croisé en remontant Moross Road. Il portait une casquette à longue visière, et une chemise blanche, aux manches retroussées par-dessus un pull-over marine. Nous nous sommes bousculés alors qu’il sortait de chez Papa Romano’s, un carton de pizza à la main. J’ai du me faire la réflexion qu’il ressemblait à un croupier, ou quelque chose comme ça. Nous avons échangé quelques sourires désolés. Le mien s’est soudain considérablement élargi tandis que l’idée germait dans mon esprit. Je devais aller tenter ma chance à Las vegas.

 

J’ai regagné le parking pour récupérer mon Dodge coronet et foncer sur le campus. J’avais hâte de mettre Prescott dans le coup. Il serait probablement partant. Prescott était d’ailleurs toujours partant.

 

(à suivre)