août 16, 2008

Histoire de mains

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« J’ai simplement répondu que j’avais oublié d’enregistrer Alien, ou quelque chose comme ça.

 

C’est ce que j’ai répliqué avec humeur à Cate, qui se faisait insistante lors de notre séance, en début de soirée.

 

- Mais vous étiez ému ?

 

- Je viens de vous dire que oui.

 

- Pourquoi l’avoir caché ?

 

Je me suis laissé aller sur le dossier du canapé en soupirant, tout en veillant à ne pas sortir du champ de vision de la caméra, parce que Cate aurait pu prendre ça pour une sorte de fuite et me l’aurait fait remarquer.

 

- Cuddy avait les yeux braqués sur moi. Elle me demandait de fixer le capteur sur la paume du fœtus. On avait mobilisé une équipe prestigieuse sur cette opération et chaque geste avait été répété. On n’était pas spécialement là pour se marrer, si vous voyez ce que je veux dire…

 

- Vous êtes tendu, Greg, a affirmé Cate en m’examinant à travers l’écran.

 

- Vous êtes en pleine tempête de neige, votre réception doit être mauvaise…

 

- Pas du tout. Je vois chaque détail très nettement. J’ai même remarqué qu’on vous avait retiré vos attelles. Ça va mieux ?

 

J’ai fait jouer mes doigts devant l’écran, comme si je malaxais une balle de caoutchouc invisible, et Cate a approuvé, en souriant.

 

- Je suis sûr qu’elle n’a pas fait exprès, ai-je dit pensivement sans cesser de regarder ma main.

 

- Vous n’en avez pas reparlé, avec elle, depuis ?

 

J’ai secoué négativement la tête, ma gorge était inexplicablement serrée. Lorsque j’ai posé ma question, je suis sûr que ce détail n’a pas échappé à Cate.

 

- Que ferait-elle dans le Michigan avec Franck Ochberg ?

 

Cate a joué pensivement avec une mèche de cheveux, s’accordant un court temps de réflexion.

 

- Vous savez que je peux difficilement répondre… Mais il est évident qu’elle y fait un travail ciblé. Peut-être se sent elle agressée ? Victime d’une forme de harcèlement ? Peut-être souhaite t-elle travailler sur la violence au sens large ? Elle n’a pas choisi Ochberg par hasard, c’est certain. Sont-ils amis ?

 

- Ils se connaissent sûrement à travers le réseau d’Harvard, mais je ne sais pas à quel point.

 

Elle m’a encore étudié avec attention. J’étais nerveux, je me suis emparé d’un élastique qui traînait sur la table basse et j’ai commencé à jouer avec, l’étirant entre mes doigts.

 

- Qu’est ce qui vous ronge, Greg ? A-t-elle demandé d’une voix apaisante.

 

- Rien, ai-je tranché sèchement. J’impose juste une petite rééducation à ma main…

 

Et comme elle adoptait une mine peu convaincue, j’ai continué :

 

- Je pense que j’ai quelque chose à voir avec la fuite de Cuddy. Depuis cet accident, tout le monde me tourne autour, se soucie du moindre de mes actes, et ... Tout ce que je veux, c’est qu’on ne m’approche pas, qu’on ne s’apitoie pas. La colère de Wilson est légitime, mais elle lui passera… Cuddy cherche à m’épauler sans cesse, elle a toujours été très présente, depuis. Et j’ai tout fait pour la repousser…

 

- Pourquoi le lui faire payer ?

 

- Nous en revenons à ce que nous disions tout à l’heure. Si j’ai rêvé de cette opération cette nuit, c’est parce que la situation était similaire. Je ne veux pas que Cuddy me voie en état de faiblesse. Je vais bien, bon sang ! Ai-je ragé entre mes dents.

 

L’élastique hypertendu céda entre mes doigts crispés, m’arrachant une pathétique et fugace grimace de douleur. Je considérais un instant ma main avec étonnement, et une vague de pensées moroses m’envahit soudain. Cette main, Cuddy l’avait tenue longuement lorsque j’étais encore aux Soins Intensifs. Cuddy avait passé la majeure partie de son temps avec moi, à me veiller, alors que je n’étais pas en état de réagir. Elle avait insidieusement pris la place de Wilson, qui s’était détourné, et dans le fond, j’avais apprécié.

 

- Celle du fœtus, puis celle de Cuddy… J’ai un problème avec les mains tendues… Ai-je murmuré si bas, que Cate a dû me demander de répéter.

 

Sombre stratégie de psy ou n’avait-elle vraiment pas entendu ? Lorsque je me suis exécuté, de mauvaise grâce, Cate est longtemps demeurée songeuse. A travers l’écran de mon ordinateur, je crus la voir esquisser un faible sourire.

 

- En définitive, le geste de Cuddy et le rêve que vous avez fait cette nuit sont peut-être encore plus symboliquement chargés que vous ne le pensiez. Ils veulent attirer votre attention sur l’endroit où vous souffrez…

 

- Je ne souffrais pas avant que Cuddy m’écrase la main, ai-je riposté.

 

- C’est votre communication qui est en cause, Greg.

 

J’ai baissé les yeux, assez longuement. En fait, juste le temps d’admettre que ça tenait la route. Et croyez moi, je n’en étais pas si fier. J’ai déjà assez de mal comme ça à reconnaître que les psychiatres sont de vrais médecins.

 

- Quoi qu’il en soit, ai-je enchaîné, rien ne justifie que Cuddy se remette en question par rapport à moi. J’ai déconné ces derniers temps, et elle n’y était pour rien.

 

- Je préfère qu’on s’arrête là pour aujourd’hui, Greg, a tranché Cate, coupant court à mon élan.

 

J’ai pris un faux air scandalisé.

 

- Au prix que Plainsboro vous paie, vous pourriez au moins m’écouter jusqu’au bout pour une fois que je parle ! Vous vous arrêtez toujours en plein suspens, comme ça ? Vous laissez tout le temps les patients sur leur faim ?

 

- Je tiens uniquement à m’assurer que vous serez là la semaine prochaine, a-t-elle répondu, les yeux pétillants de malice. A 250 $ la séance, on assure ses arrières, vous vous en doutez. »

 

Elle s’est penchée vers son écran, m’a salué très professionnellement avant de couper la cam, me laissant seul, absorbé, face à une petite fenêtre noire.

Pour la première fois depuis très longtemps j’ai ressenti le besoin de ne pas finir la journée en solitaire. J’ai composé en partie le numéro de Wilson, machinalement, avant de me rendre compte de mon erreur.

Alors j’ai appelé Ellie, lui ai proposé qu’on sorte, n’importe où, qu’elle décide tout d’elle-même, que je suivrai le mouvement.

 

« Parfois, tu es déroutant, Greg… » S’est-elle exclamée au bout du fil avant d’accepter.

 

C’est vrai, je dois bien avouer que parfois je me déconcerte moi-même