août 16, 2008

Histoire de mains

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« J’ai simplement répondu que j’avais oublié d’enregistrer Alien, ou quelque chose comme ça.

 

C’est ce que j’ai répliqué avec humeur à Cate, qui se faisait insistante lors de notre séance, en début de soirée.

 

- Mais vous étiez ému ?

 

- Je viens de vous dire que oui.

 

- Pourquoi l’avoir caché ?

 

Je me suis laissé aller sur le dossier du canapé en soupirant, tout en veillant à ne pas sortir du champ de vision de la caméra, parce que Cate aurait pu prendre ça pour une sorte de fuite et me l’aurait fait remarquer.

 

- Cuddy avait les yeux braqués sur moi. Elle me demandait de fixer le capteur sur la paume du fœtus. On avait mobilisé une équipe prestigieuse sur cette opération et chaque geste avait été répété. On n’était pas spécialement là pour se marrer, si vous voyez ce que je veux dire…

 

- Vous êtes tendu, Greg, a affirmé Cate en m’examinant à travers l’écran.

 

- Vous êtes en pleine tempête de neige, votre réception doit être mauvaise…

 

- Pas du tout. Je vois chaque détail très nettement. J’ai même remarqué qu’on vous avait retiré vos attelles. Ça va mieux ?

 

J’ai fait jouer mes doigts devant l’écran, comme si je malaxais une balle de caoutchouc invisible, et Cate a approuvé, en souriant.

 

- Je suis sûr qu’elle n’a pas fait exprès, ai-je dit pensivement sans cesser de regarder ma main.

 

- Vous n’en avez pas reparlé, avec elle, depuis ?

 

J’ai secoué négativement la tête, ma gorge était inexplicablement serrée. Lorsque j’ai posé ma question, je suis sûr que ce détail n’a pas échappé à Cate.

 

- Que ferait-elle dans le Michigan avec Franck Ochberg ?

 

Cate a joué pensivement avec une mèche de cheveux, s’accordant un court temps de réflexion.

 

- Vous savez que je peux difficilement répondre… Mais il est évident qu’elle y fait un travail ciblé. Peut-être se sent elle agressée ? Victime d’une forme de harcèlement ? Peut-être souhaite t-elle travailler sur la violence au sens large ? Elle n’a pas choisi Ochberg par hasard, c’est certain. Sont-ils amis ?

 

- Ils se connaissent sûrement à travers le réseau d’Harvard, mais je ne sais pas à quel point.

 

Elle m’a encore étudié avec attention. J’étais nerveux, je me suis emparé d’un élastique qui traînait sur la table basse et j’ai commencé à jouer avec, l’étirant entre mes doigts.

 

- Qu’est ce qui vous ronge, Greg ? A-t-elle demandé d’une voix apaisante.

 

- Rien, ai-je tranché sèchement. J’impose juste une petite rééducation à ma main…

 

Et comme elle adoptait une mine peu convaincue, j’ai continué :

 

- Je pense que j’ai quelque chose à voir avec la fuite de Cuddy. Depuis cet accident, tout le monde me tourne autour, se soucie du moindre de mes actes, et ... Tout ce que je veux, c’est qu’on ne m’approche pas, qu’on ne s’apitoie pas. La colère de Wilson est légitime, mais elle lui passera… Cuddy cherche à m’épauler sans cesse, elle a toujours été très présente, depuis. Et j’ai tout fait pour la repousser…

 

- Pourquoi le lui faire payer ?

 

- Nous en revenons à ce que nous disions tout à l’heure. Si j’ai rêvé de cette opération cette nuit, c’est parce que la situation était similaire. Je ne veux pas que Cuddy me voie en état de faiblesse. Je vais bien, bon sang ! Ai-je ragé entre mes dents.

 

L’élastique hypertendu céda entre mes doigts crispés, m’arrachant une pathétique et fugace grimace de douleur. Je considérais un instant ma main avec étonnement, et une vague de pensées moroses m’envahit soudain. Cette main, Cuddy l’avait tenue longuement lorsque j’étais encore aux Soins Intensifs. Cuddy avait passé la majeure partie de son temps avec moi, à me veiller, alors que je n’étais pas en état de réagir. Elle avait insidieusement pris la place de Wilson, qui s’était détourné, et dans le fond, j’avais apprécié.

 

- Celle du fœtus, puis celle de Cuddy… J’ai un problème avec les mains tendues… Ai-je murmuré si bas, que Cate a dû me demander de répéter.

 

Sombre stratégie de psy ou n’avait-elle vraiment pas entendu ? Lorsque je me suis exécuté, de mauvaise grâce, Cate est longtemps demeurée songeuse. A travers l’écran de mon ordinateur, je crus la voir esquisser un faible sourire.

 

- En définitive, le geste de Cuddy et le rêve que vous avez fait cette nuit sont peut-être encore plus symboliquement chargés que vous ne le pensiez. Ils veulent attirer votre attention sur l’endroit où vous souffrez…

 

- Je ne souffrais pas avant que Cuddy m’écrase la main, ai-je riposté.

 

- C’est votre communication qui est en cause, Greg.

 

J’ai baissé les yeux, assez longuement. En fait, juste le temps d’admettre que ça tenait la route. Et croyez moi, je n’en étais pas si fier. J’ai déjà assez de mal comme ça à reconnaître que les psychiatres sont de vrais médecins.

 

- Quoi qu’il en soit, ai-je enchaîné, rien ne justifie que Cuddy se remette en question par rapport à moi. J’ai déconné ces derniers temps, et elle n’y était pour rien.

 

- Je préfère qu’on s’arrête là pour aujourd’hui, Greg, a tranché Cate, coupant court à mon élan.

 

J’ai pris un faux air scandalisé.

 

- Au prix que Plainsboro vous paie, vous pourriez au moins m’écouter jusqu’au bout pour une fois que je parle ! Vous vous arrêtez toujours en plein suspens, comme ça ? Vous laissez tout le temps les patients sur leur faim ?

 

- Je tiens uniquement à m’assurer que vous serez là la semaine prochaine, a-t-elle répondu, les yeux pétillants de malice. A 250 $ la séance, on assure ses arrières, vous vous en doutez. »

 

Elle s’est penchée vers son écran, m’a salué très professionnellement avant de couper la cam, me laissant seul, absorbé, face à une petite fenêtre noire.

Pour la première fois depuis très longtemps j’ai ressenti le besoin de ne pas finir la journée en solitaire. J’ai composé en partie le numéro de Wilson, machinalement, avant de me rendre compte de mon erreur.

Alors j’ai appelé Ellie, lui ai proposé qu’on sorte, n’importe où, qu’elle décide tout d’elle-même, que je suivrai le mouvement.

 

« Parfois, tu es déroutant, Greg… » S’est-elle exclamée au bout du fil avant d’accepter.

 

C’est vrai, je dois bien avouer que parfois je me déconcerte moi-même

août 15, 2008

Plainsboro's gooed worms (fin)

Ce matin, Taub, Thirteen, Foreman et moi-même entourions Millie dans sa chambre. Je m’étais volontairement placé à l’écart, les bras croisés, une fesse négligemment posée sur le coin d’une tablette médicale. De temps en temps, Millie m’adressait des regards lourds de reproches. Elle n’avait toujours pas digéré mon entrée en matière de la veille.

 

Il est toujours drôle de constater l’importance que les femmes accordent à leur vertu, en général, et leur image, en particulier. Même si de nos jours, en dignes descendantes de la génération Woodstock, il est de bon ton d’afficher à quel point elles assument pleinement leur liberté sexuelle, la notion de bonne moralité revient inlassablement sur le tapis. Comme si l’une et l’autre pouvaient avoir un lien quelconque, voire se neutraliser mutuellement. Perso, cet amalgame découlant de notre lourd passé puritain m’a toujours fait marrer.

 

Il est vrai que côté image, celle de Millie en a pris un grand coup, ces dernières 24 heures. Je crois qu’elle investissait une énergie peu commune à tenter de nous démontrer à quel point  « elle était quelqu’un de bien », comme si les vers qui grignotaient son antre d’amour étaient une sentence adressée par Dieu lui-même, destinée à la punir pour tous ses plaisirs innocents.

 

« Je ne suis pas une fille facile, annonça t-elle à la cantonade, devant nos airs légèrement circonspects.

 

Foreman se racla la gorge, tandis que Thirteen endossait la panoplie de Cameron, qui n’avait pas pu nous porter main secourable, sur ce coup là.

 

- Votre sexualité ne regarde que vous, Millie, répondit-elle avec empathie. Nous ne sommes pas là pour juger, nous tentons seulement de comprendre comment cette infection peu banale a pu vous atteindre…

 

- Je sais que LUI me juge ! Objecta Millie avec une rage extatique, en tendant un doigt accusateur vers moi.

 

Je suis habitué à mon statut divin, au sein de Plainsboro. Néanmoins, je me suis légèrement décalé pour disparaître de son champ de vision afin de ne pas perturber le travail au corps de Thirteen. Le dos massif de Foreman a parfaitement fait l’affaire. J’avais le son, plus vraiment l’image, mais peu importe.

 

- Vous m’avez fait admettre dans ce service pour vous amuser sur mon compte, avouez ! A continué Millie sur le même ton. Rien ne nécessitait vraiment que je reste, mais je suis devenue le petit divertissement du Dr House, entre deux cas plus sérieux. Je travaille à Princeton, vous savez, j’en ai suffisamment entendu sur vous !

 

Elle s’adressait à moi à travers l’écran que constituait Foreman. Un silence embarrassé suivit cette dénonciation. Thirteen a rapidement enchaîné.

 

- Nous vous gardons ici parce que vous avez besoin d’un traitement massif pour empêcher cette gangrène de se propager. Les conséquences pourraient être lourdes, vous pourriez devenir stérile à plus ou moins long terme.

 

Pas mal joué du tout, le coup de la dramatisation. Millie s’est un peu calmée en accusant le choc. Elle a demandé d’une toute petite voix amère :

 

- Mais que voulez vous savoir ? Si je vous fournis une liste exhaustive de mes partenaires sexuels de ces six derniers mois, qu’aurez vous à en tirer ?

 

- L’homme qui vous a contaminée doit être mis au courant, a répondu Taub, pragmatique. Ne serait ce que pour éviter que la situation se reproduise.

 

- Cet homme doit être traité, certes, a continué Thirteen, mais nous devons aussi comprendre comment il a été atteint lui-même, c’est important.

 

Millie a poussé un soupir déchirant, a scruté longuement le vide avant de laisser échapper un « Bien… » résigné,  indiquant qu’elle était enfin prête à collaborer. J’en ai profité pour sortir de l’ombre, tapotant la hanche de Foreman avec ma canne, je l’ai forcé à se décaler un peu.

 

- Je ne sais pas à quelle fréquence se sont enchaînés ces messieurs ces derniers temps, ai-je commencé, mais ceux qui nous intéressent se situeraient avant la semaine en cours. Vous pensez pouvoir vous souvenir de chacun, ou bien vous voulez qu’on aille chercher votre agenda ?

 

Elle m’a toisé avec mépris. Les membres de mon équipe m’ont considéré de la même façon, mais j’ai feint de ne pas le remarquer, mon regard planté dans celui de Millie. En fait jusqu’à ce qu’elle capitule et finisse par baisser le sien.

 

- Il s’appelle Mike Schwartz, a-t-elle avoué dans un souffle. Il est marié. Il ne touche plus sa femme depuis des mois…

 

Je me suis redressé et ai fait quelques pas vers elle pour que ma petite tirade ait plus de poids.

 

- Epargnez-nous les vieilles rengaines, les justifications destinées à se donner bonne conscience… Pour ma part, je trouve ça barbant au possible. Tiens, d’ailleurs comme les histoires de fidélité éternelle, de serments devant Dieu. Nous avons développé un art pour compliquer les choses simples, ou bien pour nous trouver des excuses lorsque nous simplifions les choses compliquées.

 

- Il travaille à l’hôpital, a-t-elle rajouté précipitamment.

 

Je l’ai dévisagée avec un maximum d’impartialité.

 

- En ce qui vous concerne, on ne peut vraiment pas dire que vous aimez les choses simples, ai-je dit.

 

- Nous nous aimons, a-t-elle tenté, en ultime ressource.

 

- Je vous crois sur parole, reste juste à savoir comment sa femme prendra cette affaire.

 

Elle a levé vers moi un regard affolé.

 

- Sa femme n’a aucune raison d’être mise au courant ! S’est-elle écriée. Ils ne couchent plus ensemble depuis des mois, il y a donc peu de raisons qu’elle ait été contaminée !

 

En guise de réponse, j’ai fait un quart de tour vers Foreman.

 

- Trouvez-moi ce Mike dans le fichier du personnel. Donnez moi ses coordonnées personnelles, je me charge de le faire rappliquer en consultations. Lui et sa chère et tendre.

 

Millie s’est levée d’un bond, prête à me sauter au visage. Taub et Thirteen l’ont encadrée et forcée à se rasseoir.

 

- Espèce de salaud ! A-t-elle rugi. Vous n’avez pas le droit ! Je vous ai fait confiance ! Je porterai plainte contre vous et vos méthodes ! Cuddy sera mise au courant.

 

J’ai pris un ton faussement dramatique.

 

- Ne faites pas ça. Vous prendriez le risque d’alourdir une conscience déjà surchargée. Comment dire, pour que vous compreniez. Ça vous … grignoterait de l’intérieur ? Je sais à quel point l’image vous est familière… »

 

Et j’ai tourné les talons. A vrai dire, juste à temps pour éviter le crachat copieux qui m’était destiné. Thirteen et Taub maîtrisaient tant bien que mal la situation. En sortant, je leur ai suggéré qu’une petite injection de Valium ne serait pas superflue.

 

Je viens d’examiner Mike Schwartz. Il s’est présenté aux consultations, la tête basse, la démarche pesante, aux alentours de 14h00. Alors que je m’apprêtais à lui faire une prise de sang, j’ai remarqué qu’un tic nerveux agitait sa joue et ses paupières.

 

« Il est possible que je sois responsable, m’a-t-il dévoilé alors que je n’avais pas encore vraiment abordé la question.

 

J’ai terminé tranquillement ma ponction, faisant comme si je n’avais rien entendu. En général, la neutralité de l’interlocuteur encourage les aveux difficiles.

 

- Je suis un type bien, s’est-il donc affirmé à lui-même, de la même façon que Millie nous avait annoncé quelques heures plus tôt qu’elle « n’était pas une fille facile ».

 

Effectuant un quart de tour sur mon tabouret, je lui ai tourné le dos pour répartir le prélèvement dans les échantillonneurs. J’ai noté au passage la fixité étrange de son regard.

 

- Vous savez, les nuits sont parfois longues au Service. Il m’arrive de m’ennuyer. Et puis ça ne va plus vraiment avec Shirley depuis quelques temps… Alors il y a eu cette femme qui est arrivée un soir, j’étais seul, et …

 

Je bataillais ferme avec une étiquette qui refusait de se décoller de sa feuille de support, mais je dois dire que toute mon attention était à mon patient, à ce moment là. Apparemment j’allais devoir me farcir le récit de la rencontre avec Millie, sur fond de culpabilité maritale.

 

- Elle était si belle… Si fraîche encore. Vous savez, le destin joue parfois de drôles de tours. C’était un soir spécial. Je me sentais comme … seul au monde. Alors j’ai pris le réconfort là où il se trouvait, aussi fou que ça puisse être…

 

Je m’emparais du dossier de Mike, pour compléter mes données. C’est alors qu’un détail dactylographié en tous petits caractères attira mon attention. Je sentis une sorte de frisson glacial parcourir ma colonne vertébrale tandis qu’il enchaînait dans mon dos.

 

- Je n’ai pas mesuré les conséquences de mes actes… J’étais au courant pour les germes, bien sûr, mais… le décès semblait plus récent. Je n’ai pas remarqué de tâches vertes post mortem quand je l’ai déshabillée… Et bon sang, même décédée, elle était si désirable ! Sûrement un top model ou un mannequin…

 

Le dossier de Mike, estampillé Princeton Plainsboro indiquait qu’il était embauché depuis peu comme membre du personnel de service « tournant ». En gros, ses missions variaient en fonction des besoins du moment au sein de l’hôpital. Après quelques mois en blanchisserie, on l’avait affecté début août à la surveillance nocturne… du service médico-légal.

 

Lorsque je me suis tourné vers lui, nous avons échangé un regard austère. Il n’en menait pas large.

 

- Je sais que je vais perdre mon boulot, a-t-il annoncé. Je sais bien que cette affaire ira loin… Mais quoi qu’on en pense, je ne suis pas fou.

 

- Vous allez avoir du mal à les convaincre, ai-je dit d’un ton léger.

 

Perdu dans ses pensées, une foule de sentiments contradictoires semblaient défiler sur son visage.

 

- Est-ce que je dois examiner votre femme aussi ? » Ai-je demandé innocemment.

 

D’un battement de paupières, il a acquiescé.

 

Personnellement, c’est avec une joie non dissimulée que j’irai annoncer tout ça à Millie, d’ici quelques  minutes. J’attends juste que Foreman ait terminé sa pause.

 

août 14, 2008

Où est Cuddy ?

Je me demande où est la part de vrai, la part d’interprétation, celle d’objectivité et de partialité dans ce qui suit. Je sais qu’Ellie ne me pardonnera pas d’avoir fouillé cette nuit dans son PC, mais en même temps, je ne peux m’empêcher de penser que si elle est partie en le laissant allumé, bien en évidence dans mon salon, c’est qu’elle n’en attendait pas moins de ma part. J'attends une explication.

 

 

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06/08/2008

 

Ce matin, Cuddy a refait sa grande entrée. Je ne l'avais pas recroisée depuis mes fiançailles improvisées avec Greg. Elle m'a convoquée dans son bureau, pour une petite discussion.

Je sentais venir le truc gros comme une maison.

 

«  Alors... Eléonore Kats…

 

- Ellie !!

 

- Attendez, sur votre dossier votre vrai nom c'est…

 

- Je sais, mais je fais en sorte que tout le monde m'appelle Ellie.

 

J'affichais un petit air mutin. Cuddy leva les yeux au ciel, ça commençait bien.

 

- Bon okay, si vous préférez, Ellie... Rappelez moi votre âge ?

 

- Je suis beaucoup moins jeune que j’en ai l’air… Répondis-je sans ciller, un sourire impertinent aux lèvres.

 

 Cuddy afficha une moue blasée.

 

- Ne jouez pas à ça avec moi, mademoiselle Kats. Contentez-vous de répondre à mes questions.

 

- Très bien. Alors, mon âge est certainement sur le dossier, à moins que vous ne sachiez pas faire le calcul très simple avec ma date de naissance, votre question n'était que pure rhétorique.

 

Je m’accoudais au bureau et plantais mon regard dans ses grands yeux bleus.

 

- Allons droit au but, s’il vous plait. J’aimerais accomplir au plus vite la tâche pour laquelle vous me payez.

 

La doyenne, déconcertée, sembla hésiter quelques secondes, avant d’adopter un ton très sérieux.

 

- J’aimerais connaître la nature exacte de vos relations avec House, me demanda t-elle d’un air grave, mais avec ce que j’ai pensé être une sorte d’embarras.

 

J'étouffais une exclamation, mais me repris bien vite.  

 

-  Vous êtes sensée me faire la morale à propos de mon jeune âge ou d’un quelconque règlement, non ?... Mais là... J’ai bien peur que ça ne vous regarde pas.

 

-  Prenez votre temps, insista t-elle en adoptant un ton conciliant au possible.

 

- Pas besoin. Je pensais pourtant que c'était suffisamment clair.

 

Mon regard se faisait provocant, je m'approchais d'elle, sourire en coin, et lui murmurais :

 

- C’est uniquement pour le sexe, vous voilà rassurée ?

 

Elle eut un mouvement de recul. Elle semblait devenir plus ferme, autoritaire.

 

- Vous êtes sûre de ce que vous avancez ? M’a-t-elle demandé d’un ton sévère.

 

- Parfaitement. Je ne fais que m'amuser… Et puis avant ça, je me faisais pas attraper, c'est tout !

 

- Vous êtes bien sûre de ne pas ressentir quelque chose s'apparentant à de… de…

 

La voix de Cuddy se fit hésitante. Je l’aidais un peu.

 

- L'amour ? Risquais-je.

 

Elle soutenait mon regard. Sans doute étais-je soudain plus sombre, peut-être avais-je perdu mon air malicieux. Peut être, qu'au fond, je ne blaguais plus du tout.

Le silence était pesant.

 

- Qu’est ce que l’amour ? J’ignore ce que ce mot signifie, déclarais-je froidement.

 

- Je commence à mieux comprendre ce qui vous lie à un homme tel que House…Soupira t-elle. Mais vous êtes si jeune…

 

- Tiens voilà, il arrive enfin le discours dépassé sur la différence d'âge ou je ne sais quoi !

 

-Non, protesta t-elle avec sincérité. Je voulais simplement vous mettre en garde !

 

- Eh bah merci de jouer les  mères de substitution, mais j'ai pas besoin de conseils, vous savez. Je suis non seulement une grande fille, mais en plus j’assume pleinement mes libertinages !

 

Je commençais à être légèrement agressive, bien malgré moi.

 

- Bon... Je présume que ce n'est pas mon problème, trancha t-elle d’une voix sèche.

 

- Effectivement.

 

J'esquissais un sourire moqueur, me levais pour prendre congé, me payant le luxe de la jauger un instant avec toute la supériorité que la situation me permettait.

 

- C’est bizarre, c’est la première fois que vous me convoquez pour des motifs aussi obscurs. Je serais presque tentée de croire que vous êtes déçue de constater à quel point House n’appartient qu’à lui-même…Peut-être même un peu jalouse de savoir que c’est dans mes bras qu’il vient chercher du réconfort chaque soir…

 

Elle a légèrement pâli, s’est mis à triturer nerveusement un presse papier posé à portée de main.

 

_ Vous pouvez y aller.» A-t-elle déclaré froidement.

 

Ce que j’ai fait. Trop heureuse de fuir cette situation sordide.

 

 

août 12, 2008

Plainsboro's gooed worms (1)

Foreman s’ennuyait ferme cet après-midi. Après avoir mis toute la paperasse à jour, il errait comme une âme en peine dans les couloirs, à la recherche de quelque chose de grand à accomplir, histoire qu’aujourd’hui soit encore plus beau qu’hier, et bien moins que demain.

 

En tant que supérieur hiérarchique, il est de mon devoir d’encourager les motivations de chacun, d’aider les membres de mon équipe à se surpasser chaque jour un peu plus. Je me suis donc fait un plaisir de faire sonner son pager, alors que j’étais en salle de consultations. Il m’y a rejoint dans la minute, à l'affût, mais vaguement soupçonneux.

 

«  Un problème ? A-t-il demandé en passant la porte.

 

J’étais assis, un peu en travers sur un tabouret, face à une jeune femme allongée sur la table d’examen. Le regard de Foreman alla de moi à la patiente, puis revint sur moi pour me détailler avec insistance.

Je ne devais pas avoir fière allure. Je venais de restituer la quasi totalité de mon déjeuner aux toilettes et une sueur épaisse suintait de mon front. Malgré tout, j’étais revenu stoïquement à mon poste. Je ne voulais louper la suite pour rien au monde.

 

- Bon sang, vous êtes livide ! S’est exclamé Foreman en faisant un pas vers moi, sans doute dans le but de m’examiner de plus près.

 

- Et vous, vous êtes aussi sombre que mon humeur, ai-je rétorqué en lui décrochant un regard hargneux.

 

Ca a marché. Il n’a pas insisté et est resté sagement à sa place. Je lui ai désigné la jeune femme.

 

- Vous devez sûrement vous connaître. Millie est aide-soignante au service de gérontologie de Princeton.

 

De la tête, il a indiqué que ce n’était pas le cas, puis a échangé avec la patiente un sourire très professionnel.

 

- Millie rencontre quelques petits soucis d’ordre intime dont elle voulait nous parler, ai-je continué. Je l’ai examinée tout à l’heure, mais j’avais besoin d’un second avis.

 

J’ai eu droit au Foreman dédaigneux, durant quelques secondes. Il a haussé un sourcil et m’a toisé comme si je venais de lui faire une farce douteuse. Il est vrai que j’ai très rarement besoin d’un second avis. Et, quand bien même, je n’en tiens jamais compte.

 

- Je suis sérieux, ai-je ajouté flegmatiquement en me redressant sur ma canne et lui cédant ma place.

 

La jeune femme, un peu embarrassée, a adopté une position gynécologique. J’ai observé tout le savoir faire de Foreman, qui, avant de plonger tête première entre ses cuisses béantes, a quand même pris le temps d’établir un contact essentiel, de poser les questions de base, d’échanger quelques bagatelles. Puis, il a répété les gestes que je venais d’accomplir, quelques minutes auparavant, juste avant que je ne prétexte une urgence pour me hâter en catimini vers les toilettes.

 

Je suis d’un naturel très peu sensible aux odeurs, aux textures, à toutes ces petites merveilles qui proviennent du corps humain. Cela m’a été un atout précieux, lors de mes études, tandis que snobant mes camarades de promo, j’entamais une dissection post mortem avec le même enthousiasme que celui que j’avais eu juste avant pour un bon steak. Rien ne m’a jamais vraiment rebuté, à tel point que certains se demandaient si je bénéficiais de toutes mes facultés olfactives et visuelles. Le reste de mes facultés étant d’ores et déjà soumis à controverse à cette époque.

 

Je suppose que l’état dans lequel Foreman se trouvait lorsqu’il a levé la tête correspond à la lividité cadavérique chez un homme de couleur. J’ai deviné qu’il luttait avec lui-même pour continuer à faire corps avec son repas. J’ai vraiment du batailler pour ne pas sourire, mais mon expression jubilatoire me trahissait.

 

- Depuis combien de temps, ces… euh… pertes nauséabondes ? A-t-il demandé à Millie, en déglutissant avec peine.

 

- Une semaine ? A-t-elle avancé, comme si nous étions sensés en savoir plus qu’elle.

 

Foreman, les sourcils froncés, a cillé vers moi. Il s’est redressé, a rassemblé le matériel sur un chariot. A l’intérieur de ses gants en vinyle, ses mains semblaient anormalement moites. Il a effectué une prise de sang, puis quelques prélèvements sur les muqueuses vaginales de la jeune femme, dans un silence absorbé, tandis que je me chargeais des prescriptions. Ovules, antibiotiques, poire vaginale et solution probiotique en lavements.

 

- Vous pensez que c’est une vaginite ? A demandé la patiente, angoissée.

 

Je me suis rapproché, en tirant le tabouret pour prendre place à côté d’elle. J’ai planté mes yeux dans les siens.

 

- Ce n’est pas exactement une vaginite, ai-je répondu. Une seule chose est sûre, votre flore est un peu perturbée  Nous aurions besoin d’en savoir un peu plus sur vos habitudes sexuelles, ça pourrait nous faire gagner du temps. Vous êtes prête à me répondre aussi honnêtement que possible, ou bien vous allez vous débiner derrière de gros mensonges, comme la majeure partie des patients souffrant de pathologies douteuses ?

 

Evidemment, elle n’a pas apprécié. J’ai entendu Foreman pousser un profond soupir tandis que la jeune femme, se redressant sur son séant, croisait nerveusement les bras sur sa poitrine.

 

- Je n’ai rien à cacher, a-t-elle affirmé d’un ton froissé.

 

J’ai acquiescé pensivement.

 

- Bien. Ma question est la suivante : Avez-vous pour habitude de combler vos manques affectifs passagers avec des objets insolites ? (J’ai fait mine de réfléchir) Quand je dis insolite, ce serait presque un euphémisme… Entendez par là très insolites, comme par exemple… des animaux ? Aimez vous les poneys, les chiens ?

 

Sa bouche a formé un O parfait tandis qu’elle laissait échapper un petit cri offusqué. Si c’était du mensonge, c’était drôlement bien joué, je dois dire. Elle m’a fusillé du regard, frappant du plat de la main le skaï de la table d’examen où elle était assise.

 

- Comment osez vous ! S’est-elle écriée avec colère. Mes pratiques sexuelles sont tout ce qu’il y a de plus normales… Qu’est ce que vous me cachez ? Qu’est ce qui vous fait penser que je me satisfais avec des animaux ?

 

Là, ça a été à mon tour de soupirer. J’ai fait un quart de tour sur le tabouret pour arracher la fiole de prélèvement des mains de Foreman, fiole que j’ai mise à portée de vue de la jeune femme.

 

- Parce que pour quelqu’un qui n’aime pas les animaux, ce serait vraiment un comble d’entretenir une telle faune dans votre petit nid douillet, non ? A vue de nez, on recense là dedans pas moins de trois sortes de vers…

 

Elle a louché sur le tube à essai où les bébêtes grouillaient formant une minuscule pelote, ses yeux se sont agrandis démesurément, j’ai perçu comme une intention de crier. Foreman et moi étions suspendus à ses lèvres, totalement figés, un peu comme lorsque nous suivions la dernière saison des Mets, sur grand écran, en salle de repos.

Elle a tourné de l’œil pour de bon. Foreman, prompt comme l’éclair, a eu le temps d’amortir sa chute et de la rallonger sur la table.

 

- Bon, ai-je dit, on peut déjà exclure les invertébrés dans l’ordre de ses préférences sexuelles… Les asticots, c’est pas vraiment son trip.

 

- Et si elle ne mentait pas ? A avancé Foreman. Si vraiment elle avait une sexualité tout ce qu’il y a de plus basique ?

 

- Alors il nous faudrait mener une enquête… C’est quand même pas courant une femme qui utilise son vagin comme une boite de pétri, non ? »

 

J’interromps ici la rédaction de ce billet. Millie a été admise dans mon service ce soir. Ses jours ne sont pas en danger, mais le cas m’intéresse et je veux la garder sous le coude pour examens complémentaires, si jamais…

Je suis preneur de toute hypothèse, même absurde, que vous pourriez-me communiquer ici, par le biais de ce journal. L’analyse a révélé que les vers qui envahissent le vagin de la patiente sont de type nécrophage. Autrement dit, les entomologistes médico-légaux les identifient comme entrant dans le processus de  putréfaction des cadavres. Le labo nous révèle aussi l’existence d’un grand nombre de cellules anaérobies présentes dès les premiers stades de décomposition d’un corps humain, dans les 48 premières heures.

 

Bienvenue dans mon quotidien. Si j’ai plombé votre digestion, vous m’en voyez désolé.

 

août 11, 2008

Led Zep - Since I've been loving you

 

Cinquième Scotch. Je réclame ma part de silence. Je me donne du mal à faire croire que tout va bien, à l’hôpital. Cameron, me l’a demandé, aujourd’hui. Cameron repère le mal être de loin… Ou alors Ellie lui a parlé. Je ne sais plus ce que j’ai répondu…Mais dur, j’ai été sûrement très dur. Je veux être seul, sont-ils capables de l’entendre ? Qui se donnera la peine de comprendre enfin ?

 

Sixième verre. Chivas et moi. Mon ombre et moi. Je veux boire et me souvenir.

Ce jour-là, je voulais donner ma vie. Je ne sais pas si elle l’a su. Wilson ne lui a peut-être pas dit.

Nos derniers mots : elle avait froid.  Elle était terrifiée. J’ai rampé jusqu’à elle au milieu des débris. J’ai vu la fémorale sectionnée, la chair percée par le mât en ferraille. J’avais du mal à garrotter avec l’écharpe. Puis j’ai pensé : Amantadine, complications. J’ai essayé de lui dire. Je n’ai pas pu.

J’ai froid. Restez avec moi. Les derniers échanges. Je ne l’ai jamais revue après. Du moins, consciente.

J’ai dû rêver ensuite, elle et moi, dans ce bus. Elle ne me laissait pas prendre sa place. J’y tenais pourtant, et puis c’était si bon, là-bas. Je ne souffrais plus et je n’avais plus besoin de me cacher.

Pourquoi elle et pas moi ? La vie ne devrait pas être un hasard. Vraiment.

 

 

Septième drink. Je suis coupable d’une certaine manière. On peut pas passer sa vie à jouer les enfoirés sans encourir le risque d’en devenir un. C’est un fait. Wilson a le droit de m’en vouloir.

Je ne la détestais pas. Tout le monde le croyait, même elle. Dans le fond, je l’admirais. J’ai oublié de le dire à Wilson au moment où il aurait fallu. Maintenant il est beaucoup trop tard.

Dans les yeux de Wilson, je peux lire : Tu t’en tires bien, au final, salopard…

S’il savait ce que j’endure. Combien de nuits à vouloir y passer, depuis ça.

Cuddy est la seule à deviner. C’est peut-être pour ça que je fais tout pour l’éloigner. Je refuse qu’elle me tende la main. Je ne mérite la main de personne.

Si la vie ne se charge pas de me faire payer, je le ferai moi-même.

Je suis prêt à encaisser toute la colère de Wilson. Il peut bien me haïr, il en a mille fois le droit. Qu’il me tue, si ça lui chante.

 

Encore un verre…