septembre 25, 2008
En route vers Las Vegas (fin)
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Lorsque Cuddy vint m’ouvrir sa porte vers les deux heures, elle avait l’air terriblement surprise. Il est vrai que suite à la teneur de nos derniers échanges, elle devait s’attendre à tout sauf à me trouver là, au beau milieu de la nuit.
Elle portait un peignoir de soie grège qu’elle avait noué à la va-vite par-dessus une nuisette. A l’intérieur de sa chambre, dans la pénombre, je percevais le son de la télé qui diffusait en sourdine un vieux concert des Doors. Sur la table basse, à côté du lit, une bouteille de vodka à moitié vide trônait à côté de deux verres.
« Si vous n’êtes pas seule, je peux revenir plus tard…
En guise de réponse, elle s’effaça pour me laisser entrer. Lorsqu’elle eut refermé la porte derrière nous, j’ôtais mon blazer que je laissais choir sur le sol, ouvris le col de ma chemise et, appréhendant le seul verre vide, allais m’asseoir sur l’une des chauffeuses qui entouraient la table. Le regard interrogateur de Cuddy ne me lâchait pas.
- Je crois que nous pouvons trinquer, ai-je annoncé en nous servant une généreuse rasade de vodka.
Son visage s’est soudain éclairé. Elle vint s’asseoir à mes côtés. Son œil sondait le mien tandis que je lui faisais un récit détaillé de ma victoire au Stardust. Je finis par me détendre et retrouver en sa compagnie la même complicité que celle que nous avions pu partager dans les montagnes du Trading Post.
Lorsque j’abordais franchement l’épisode où j’avais tenté le tout pour le tout, en repensant aux conseils qu’elle m’avait prodigués deux jours auparavant, elle secoua la tête en souriant :
- Je ne pense pas vous avoir été d’un si grand secours, a-t-elle nié. Vous n’avez jamais cessé de croire en vous, dans le fond. Vous avez juste temporairement perdu conscience de cette force qui vous anime depuis l’enfance.
Et comme je demeurais pensif, tripotant silencieusement mon verre, elle m’éclaira :
- Certains dons ne sont pas le fruit du hasard. Vous avez sûrement déployé beaucoup de génie pour vous construire en vous opposant à votre père. J’imagine que ça n’a pas toujours été une partie de plaisir, que ce climat de tension qui régnait chez vous a fait que vous avez dû utiliser beaucoup de chemins détournés pour parvenir à être vous-même. Aujourd’hui, votre réussite marque un tournant décisif dans cette individualité que vous revendiquez depuis le début…
Comment ne pas lui donner raison ? John House avait orienté sa carrière autour de meurtres organisés, frappés de l’estampille gouvernementale. Au milieu des récits de guerre qui avaient bercé mon enfance, quel autre choix s’était imposé à moi que celui de sauver des vies humaines ?
- Au tout nouveau House, ai-je dit en levant mon verre.
Elle a ri. S’est glissée vers moi de cette manière si féline pour choquer son verre contre le mien. Je n’ai pu m’empêcher d’admirer les douces courbes de sa silhouette, cette grâce naturelle peu encombrée de frivolités, la sensualité émanant de chacun de ses gestes. A la télé, Jim Morrison entonnait le dernier couplet de Light my fire. Sans nous lâcher du regard, nous avons bu une gorgée d’alcool. Je me suis laissé aller sur le dossier de mon fauteuil avec un soupir.
- Et vous ? Vous n’êtes pas allée tenter votre chance au casino, avec Prescott ? Ai-je demandé.
Elle eut l’air surprise, et sûrement un peu gênée.
- Nous sommes sortis en ville pour dîner et avons terminé la soirée ici. John venait juste de partir lorsque vous avez frappé…
Malgré la pénombre, je pouvais percevoir son expression embarrassée, le mouvement que ses cils effectuèrent en se baissant pour éviter mon regard. Je me penchais légèrement en avant pour la scruter, m’amusant –en apparence- de son trouble.
- Depuis quand appelez-vous Prescott par son prénom ? Ai-je demandé, un sourire tendu sur les lèvres.
Elle s’est redressée, tentant de retrouver un peu d’assurance.
- Depuis qu’il est le seul à m’appeler par le mien, et surtout qu’il est le seul à se soucier de comment je passe mes soirées… répondit-elle d’un ton sec.
Un crépitement d’applaudissements mêlé de huées accueillit cette remarque. Le public se déchaînait sur un solo d’orgue de Manzarek tandis que Jim se déhanchait lascivement contre son micro.
- Voyez-vous ça, ai-je lâché avec ironie. Cuddy exige de la prévenance de la part de ses adorateurs. Même les civilités les plus intéressées font l’affaire apparemment. Notre collégienne manquerait-elle de discernement malgré sa grande expérience des mâles ?
Sa réponse ne se fit pas attendre, toutefois sans se départir de son calme, un sourire narquois au coin des lèvres :
- Je comprends maintenant pourquoi le Grand House ne garde pas ses call-girls plus d’une heure… Même la plus intéressée des civilités vaudra toujours plus cher que la goujaterie d’un mufle égocentrique.
Je me levais, fermement décidé à quitter les lieux, et lui balançais, tout en me dirigeant vers la porte :
- Justement avec ce que je viens de gagner, je peux me payer non seulement le luxe de me passer de vos conseils, mais en plus celui d’une bien meilleure compagnie. Du genre, qui se donne sans compter surtout s’il y a des billets à la clef…
C’est alors que sa voix railleuse résonna dans mon dos.
- J’avais entendu dire que vous étiez plutôt du genre à devoir de l’argent qu’à le distribuer… J’ai d’ailleurs pu vérifier par moi-même le bien fondé de tous les ragots de campus…
Je me retournais pour lui faire face. Elle s’était levée et me toisait avec dédain. Je fouillais mes poches avec des airs d’homme d’affaires pressé par le temps.
- Voilà, dis je en glissant une liasse de billets dans son décolleté. Il y a même les intérêts. Vous pouvez maintenant colporter le bruit que parfois je paye sans consommer.
Je fis volte face et atteignis la porte. C’est alors que s’interposant, elle m’en barra le passage.
- Vous ne me trouvez donc pas à la hauteur de mes 500 dollars ? » Me lança t-elle avec ironie, et ma foi, un brin de provocation.
A la seconde où elle prononça ces mots, elle se mordit la lèvre. Il me sembla même que son visage s’était légèrement empourpré. Je baissais les yeux et mon regard porta naturellement sur la manière dont sa poitrine se soulevait rageusement sous l’effet de la colère. Au cœur même de ce moment d’extrême tension, je ne pouvais m’empêcher de la trouver désirable, et cet état de fait ne lui échappa –sans doute – pas.
Je guettais le moment où elle se détournerait de moi, ou même la gifle fatidique qui viendrait me récompenser de mon impudence. Sa main s’était levée, immobilisée à quelques dizaines de centimètres de mon visage et son regard intense affrontait le mien. Je saisis fermement, mais sans brusquerie, son poignet et la dissuadait ainsi d’accomplir ce geste. Plaquant son corps entre le mien et la porte à laquelle elle était adossée, je pouvais percevoir sa respiration devenue courte. Elle me dévisageait avec une défiance pleine d’appréhension.
Nous aurions été bien en peine de savoir qui de nous deux en avait pris l’initiative, lorsque nos lèvres se rencontrèrent avec une brutalité inouïe. Son poignet résista encore quelques temps dans ma main, puis lorsque notre baiser se fit plus profond, que nos souffles se mêlèrent, elle céda, glissa sa main sur ma nuque pour me retenir contre elle. Quand enfin, nos langues se frôlèrent, un long frisson parcourut son corps. Sans cesser de l’embrasser, je dus pour ainsi dire la soutenir sur les quelques pas qui nous séparaient du lit. Agrippant le col de ma chemise, elle m’y entraîna dans sa chute, sans que nous ne puissions ni l’un, ni l’autre, reprendre haleine une seule seconde.
***
Je n’ai aucune envie de retranscrire ici ce qu’a été notre nuit. Vous comprendrez aisément que ce moment nous appartienne. A vrai dire, nous ne l’avons que très rarement évoquée, même plus tard, dans l’intimité. La suite du récit vous permettra peut être de saisir l’essence des obstacles relationnels que nous rencontrons parfois, elle et moi. Disons, que si je ne me sens pas vous devoir toute la vérité, je vous en dois au moins une partie. Tant pis pour le serment que je lui fis cette nuit là, sur l’oreiller. Elle ne pouvait déjà ignorer que ma parole d’homme n’avait qu’une durée limitée dans le temps.
***
« Bon, ce n’était pas la fin du monde. Nous y avons survécu, non ? Ai-je ironisé, quelques heures plus tard.
J’ai deviné qu’elle protégeait instinctivement son visage lorsqu’elle aperçut dans le noir le bout incandescent de ma cigarette qui fondait vers elle comme une météorite. Aux bruits feutrés de tapotements qui s’ensuivirent, elle comprit que j’avais atteint mon but. (Elle devait d’ailleurs m’en faire la remarque un peu plus tard : Tu atteins toujours tes buts ! - d’un ton mi-agacé, mi-admiratif) et que j’écrasais consciencieusement le mégot dans le cendrier.
- Survécu est un bien grand mot !
Elle s’étira langoureusement en grognant d’aise, elle sentit que je cherchais à glisser un bras sous sa nuque et elle m’y aida en relevant un peu la tête. Je jouais alors avec ses cheveux, entortillant par pur réflexe quelques mèches autour de mon index.
- Si on m’avait dit ce matin …Plaisanta t-elle. Tu sais, même Prescott finalement… Même lui ne voyait rien venir…
- Prescott n’est qu’un abruti, répliquais-je. Un abruti avec un quotient intellectuel de …
Le claquement caractéristique d’une pichenette résonna dans l’obscurité. Sa main venait de frapper légèrement mon bras.
- Ne sois pas si moqueur !
J’admis que j’avais tort, que c’était le jour rêvé pour me débarrasser de mon bon vieux cynisme, mais que le fait de lui avoir fait l’amour n’allait pas pour autant me réconcilier avec l’ensemble des abrutis de la terre.
- Même s’il s’agissait d’un privilège… Ai-je murmuré pensivement.
Elle avait glissé un bras autour de mon torse et effectuait du bout des doigts quelques petits cercles sur ma peau. Lorsqu’elle entendit ma remarque, sa main s’immobilisa. Le silence qui s’installa entre nous sembla durer une éternité. Histoire de sortir de cet état de torpeur dans lequel nous étions plongés, je posais simplement ma main sur la sienne et l’enveloppais d’une pression rassurante :
- Lisa, commençais-je péniblement… Pourquoi ne pas m’en avoir parlé avant ?
Rien en elle ne pouvait laisser supposer le moindre malaise, et pourtant, à la manière dont son souffle haché chatouillait mon cou, je devinais qu’elle était tendue.
- Il était utile que je le fasse ? Me répondit-elle avec une surprise feinte.
- Peut-être que tu pensais que je ne m’en rendrais pas compte… Ai-je hasardé. Mais tu sais, je suis médecin, et…
- Par pitié, Greg, a-t-elle protesté. Ce n’est pas à la science que je viens de donner mon corps, c’est à toi ! Il y a un excellent planning familial à l’université, alors épargne toi la peine d’une consultation gynécologique. Je savais ce que je faisais.
Sa voix était douce mais ferme. Je soupirais profondément, en proie à une foule de sentiments contradictoires. Elle resserra un peu son étreinte autour de moi et me murmura tendrement à l’oreille :
- Ne t’en fais pas. Je t’assure que c’était parfait… Je parie que beaucoup de premières fois sont rarement aussi parfaites…
Je laissais échapper un petit rire, presque malgré moi.
- Tu permets qu’on en reparle plus tard ? Disons, lorsque tu auras d’autres bases de comparaison ?
J’eus conscience que mon allusion n’était pas des plus adéquates, et le moment mal choisi. Je me tournais légèrement vers elle, de manière à ce que nos visages puissent se faire face. Son bras libre enveloppa mon épaule et elle vint caresser doucement mes cheveux.
- Je sais ce que tout le monde pense sur le campus, Greg, me confia t-elle. On pense que je suis le genre de fille qui s’envoie en l’air facilement, au gré de ses envies, en toute discrétion. On me voit souvent en charmante compagnie, alors on s’imagine que j’ai une vie sexuelle intense et cachée. Bien sûr, ça me fait sourire, dans le fond, et je ne cherche même pas à démentir… Mais comprends juste une chose : je mise tout sur ma réussite scolaire et professionnelle, et une relation amoureuse, c’est bien la dernière chose dont j’ai besoin en ce moment…
Du bout du doigt, je fis le parcours de son profil, partant de la naissance de ses seins pour atteindre ses hanches.
- J’ai juste une pensée émue pour tous ces pauvres types qui en pincent pour toi au point d’en oublier leurs études et repiquer tous leurs partiels, ai-je murmuré, moqueur.
Je distinguais difficilement les contours de son visage, mais j’ai deviné qu’elle souriait.
- Tant pis pour eux, a-t-elle répondu. Je suppose que tu aimerais savoir pourquoi je t’ai choisi, toi, et pas un autre ?
J’ai fait mine de réfléchir. Dans le noir ses yeux scintillaient, me scrutaient avec amusement.
- Mon ego n’a pas tellement besoin d’être flatté, mais on va dire que je suis curieux… Serait-ce parce que j’ai été déclaré le jeune médecin le plus prometteur de ma promo ? Parce que ma notoriété sexuelle est immense sur le campus ? Ou peut être parce que je viens de remporter le pactole au Casino ?
Toujours amusée, elle a secoué négativement la tête. S’est encore rapprochée de moi.
- Je n’ai pas une grande estime pour les hommes qui gagnent, tu devrais le savoir. Encore moins pour les coureurs de jupons… Par contre j’ai un petit faible pour ceux qui ont des dons enfouis et cherchent à les mettre à l’épreuve. Je vais juste t’avouer que tu m’avais un peu tapé dans l’œil, mais que rien n’était vraiment prémédité, disons, avant ce soir… ça te convient ?
Ses lèvres ont frôlé les miennes, d’abord timidement, puis de plus en plus avidement. Nos corps se sont resserrés et le mien s’est embrasé à nouveau, pour la troisième fois cette nuit là. Il m’était quasi impossible de maîtriser mon désir pour elle. Elle le savait, et en jouait à merveille.
- Disons que ça me convient… Ai-je murmuré. Mademoiselle Lisa Cuddy, en tant que tuteur et ancien du campus, je vous accorde le privilège de perdre légitimement votre virginité, dans l’état de votre choix, avec quelqu’un qui vous plaise. »
A la manière dont elle a ri en m’attirant contre elle, j’ai su qu’elle approuvait.
***
J’ai quitté Cuddy à l’aube, un peu après avoir rédigé ma lettre à John House. Il était convenu que nous nous retrouverions un peu plus tard, pour prendre un café au drugstore du coin, avant de filer vers le Mexique. Nous voulions faire en sorte de ne pas éveiller les soupçons de Prescott.
Nous avons échangé un dernier baiser, sur le pas de la porte. Tandis que mes mains s’égaraient encore sur sa cambrure, je lui demandais de se tenir prête, de veiller à ne pas se rendormir, parce que nous avions pas mal de chemin. Elle se contenta de m’enlacer, de poser sa tête contre mon épaule et de demeurer un instant ainsi, sans bouger. J’hésitais un peu avant de l’encercler de mes bras à mon tour. Je trouvais cet au revoir un peu démesuré, compte tenu des circonstances. N’allions nous pas passer nos vacances ensemble ? Je mis cela un peu rapidement sur le compte des émotions accumulées durant la nuit, mais au fond de moi, je pestais de devoir m’arracher à son étreinte. Je me promis de régler bien vite le problème avec Prescott. Il aurait bientôt à choisir entre passer ses vacances seul ou supporter ma relation avec Cuddy.
Une fois dans ma chambre, je dormis peu, évidemment. Une heure ou deux, tout au plus. D’une part, Prescott ronflait comme un sonneur, et d’autre part, chaque fois que je fermais les yeux, cet état cotonneux qui précède l’endormissement me renvoyait à la frénésie de la nuit passée. J’aurais effectivement donné très cher pour pouvoir la terminer au chaud, dans les bras de Cuddy. Ce ne fut que la perspective d’autres moments de ce genre qui m’apaisèrent et m’aidèrent à trouver le sommeil.
Vers dix heures, après une douche salvatrice, je me rendis au drugstore, où Prescott m’attendait. Devant un copieux petit déjeuner, je lui expliquais dans les détails la manière dont j’avais remporté mes 250 000 dollars. Il me fut impossible de savoir si son enthousiasme était réel, ou s’il était simplement heureux de pouvoir prochainement récupérer la somme qu’il m’avait prêtée durant l’année universitaire. Histoire de maintenir le doute, je lui demandais de régler l’addition du restaurant.
« Le total m’a été remis en chèque, me suis-je défendu devant son regard meurtrier.
(Ce qui était faux, évidemment. J’avais demandé au casino à ce qu’on me restitue 10 000 dollars en petites coupures, pour mes faux-frais.)
Vers 10h30, Cuddy n’était toujours pas apparue. Prescott s’agitait en regardant sa montre.
- Qu’est ce qu’elle fout, Bon Sang ! S’étonna t-il, au comble de l’énervement. Ca ne lui ressemble pas, d’être en retard…
- Elle aura eu un réveil difficile ? Ai-je avancé, laconiquement.
- On ne va pas rester ici à l’attendre. On n’a qu’à aller garer la caisse devant sa chambre de motel et l’appeler…
J’approuvais. Je commis seulement l’erreur de passer prendre au comptoir, sous les yeux de Prescott, un café supplémentaire et un donut, dans un brown-bag, que je payais comptant.
- C’est pour elle, expliquais-je à Prescott, éberlué. Elle a sûrement du mal à se lever. Elle déjeunera en route…
- Je croyais que tu n’avais pas de liquide sur toi ! Glapit-il.
- Ce que tu peux être mesquin, quand tu t’y mets ! M’exclamais-je en m’éloignant nonchalamment au dehors, mon sac sous le bras.
Quelques minutes plus tard, je garais le Dodge devant la chambre de Cuddy. J’observais les stores encore baissés. J’imaginais, un sourire au coin des lèvres, qu’elle devait encore lézarder au milieu des draps froissés. J’hésitais un instant, puis actionnais le klaxon de la voiture qui diffusa dans les airs sa longue plainte modulée. A mes côtés, sur le siège passager, Prescott fulminait.
- Elle n’a même pas l’air d’être levée ! S’écria t-il.
Au troisième coup de klaxon, la porte s’entrouvrit. Cuddy fit son apparition dans une robe bleue, légère. Elle marcha lentement vers la voiture. Prescott baissa la vitre et la héla d’un ton sarcastique :
- Le carrosse de Princesse Lisa est avancé ! Est-ce que madame aurait l’obligeance de venir y poser les valises qui sont restées dans sa suite ? Lui dit-il.
Toujours avec lenteur, elle s’approcha de la vitre ouverte, côté passager, et se pencha légèrement pour nous parler. Je notais immédiatement la pâleur alarmante de son visage.
- Désolé, annonça t-elle avec un sourire forcé. Mais mon voyage s’arrête ici. Pour le reste du trip, j’ai décidé de vous laisser entre mecs…
Prescott, bouche bée, se tourna brièvement vers moi, avant de se tourner à nouveau vers Cuddy. Pour ma part, je n’avais pas quitté –en apparence- la route des yeux, pendant cette déclaration.
- Comment ça ? Demanda t-il. Vous ne venez plus avec nous au Mexique ?
- C’est exactement ce que je viens de dire, l’entendis-je répondre posément. J’ai décidé de rentrer dans le Michigan par mes propres moyens.
Prescott ouvrit la bouche pour répliquer, mais aucun son n’en sortit. Le silence se fit lourd. Je pouvais sentir le poids du regard de Cuddy qui cherchait désespérément le mien. Je ne lui fis pas ce plaisir. Un tic nerveux se mit à tressauter sur les méplats de ma mâchoire.
Ce fut Prescott qui rompit le silence en frappant le tableau de bord du plat de la main :
- T’entends ça, Greg ? Essaie de la raisonner, toi ! Supplia t-il.
En guise de réponse, je baissais les yeux vers mon volant et mis le contact. Cuddy n’avait pas bougé, guettant sans doute ma réaction.
- Boucle ta ceinture. » Ordonnais-je à Prescott stupéfait.
Il le fit. Mon ton était sans appel. Il se pencha néanmoins une ultime fois, dans le but de parler à Cuddy, et c’est le moment que je choisis pour démarrer en trombe. Les roues du Dodge patinèrent un peu sous la brutalité de l’accélération, soulevant derrière elles un épais nuage de sable.
Il n’osa plus parler devant la noirceur soudaine et incompréhensible de mon regard. Les mains crispées sur le volant, je lançais un coup d’œil dans le rétroviseur. Dans l’angle étroit, juste au-dessus de mon front barré d’une ride féroce, m’apparut la silhouette de Cuddy, dont la robe azur ondulait, contrastant avec l’ocre de la poussière. Sur plusieurs centaines de mètres, je l’observais. En fait, jusqu’à ce qu’elle prenne tour à tour la taille d’une minuscule figurine, puis d’un microscopique point bleuté dans le lointain. A un moment, il me fallut bien admettre que l’horizon qui défilait devant moi était bien plus bleu. A contrecoeur, j’abandonnais le rétroviseur pour ne me concentrer que sur ma route.
00:07 Publié dans Quelques souvenirs | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : house, cuddy
septembre 18, 2008
En route vers Las Vegas (5)
Je possède encore le brouillon de la lettre que je fis parvenir à John house le 17 juillet 1987.
Cher papa, disait-elle.
Je considère que tu as fait plus que largement ton devoir en ce qui concerne mon éducation.
Tu as raison, il est temps que je prenne mon avenir en main. Je te remercie de m’avoir offert la chance d’exercer un métier qui m’ouvre autant de portes.
Tu trouveras dans l’enveloppe un chèque de 150 000 dollars endossable immédiatement. Il couvre non seulement mes frais de scolarité à Johns Hopkins, mais aussi les quelques « à-côté » dont j’ai largement bénéficié grâce à votre générosité, pendant ces huit années.
Embrasse maman pour moi. Je viendrai probablement vous rendre visite pendant les fêtes de Noël.
Ton fils dévoué,
Greg
J’étais nu quand je l’ai rédigée, attablé dans la chambre du motel. Le soleil filtrait à travers les stores et venait souligner les courbes de Cuddy, encore endormie dans les draps froissés. Je m’étais silencieusement détaché de son étreinte à l’aube et elle avait protesté dans son sommeil, en me lâchant à contrecoeur. Lorsqu’elle a ouvert les yeux, un peu plus tard, j’étais entrain de finir de cacheter ma lettre, nos regards se sont croisés et elle m’a souri. J’ai posé l’enveloppe en évidence sur la table : le personnel de service se chargerait de la poster. Il m’a soudain semblé que je respirais mieux.
***
« Tous les crépuscules se ressemblent en Arizona, m’avait répondu laconiquement Jack Dumber la veille.
Ca ne m’aidait pas beaucoup et ne me sauvait pas de l’humeur massacrante qui me tenaillait depuis le réveil. Nous étions, tous les trois, Cuddy, Prescott et moi, passés récupérer le Dodge au garage local. Cuddy venait de s’acquitter du montant de la réparation, et de mon côté, ça n’allait pas très fort.
Lorsque nous étions sur le point de repartir, Dumber, relevant la visière de sa casquette crasseuse, nous avait interpellés.
- Vos destins sont liés, avait-il ajouté en nous regardant alternativement, Cuddy et moi.
Et pour cause, je lui devais maintenant 500 dollars. Nous n’étions pas encore à Las Vegas que ma dette enflait dangereusement. Devant nos airs incrédules, il avait cru bon insister. Essuyant ses mains pleines de cambouis sur sa salopette, il nous instruisit, le plus sérieusement du monde.
- Vous ne serez jamais très loin l’un de l’autre. Vous traverserez de nombreuses épreuves ensemble. Quelque chose est né, ici, entre vous. Ce sont les montagnes qui me l’ont raconté ce matin…
Cuddy avait commencé à se grignoter la lèvre inférieure. Prescott avait rageusement serré le poing en me regardant d’un air entendu.
- Les montagnes sont d’incorrigibles bavardes, ai-je répondu froidement au vieux navajo. Par contre, niveau clairvoyance, elles ont encore du pain sur la planche. Ce qui me préoccupe aujourd’hui est d’ordre beaucoup plus matériel.
Et j’étais sorti, plantant Dumber là, avant d’avoir droit au laïus sur le sempiternel manque de profondeur de l’homme blanc.
Nous étions à 500 kilomètres de Las Vegas. Nous devions quitter la route 66 à Kingman pour l’US 93 qui nous conduirait tout droit à notre but. Une simple promenade de santé compte tenu de ce que nous venions d’accomplir.
Dans l’habitacle de la Coronet, l’ambiance était grave. Cuddy me battait plus froid que la veille, Prescott, plein de doute, demeurait étrangement silencieux. Pour créer l’illusion que tout allait bien, j’avais monté le volume de la radio à fond.
Au kilomètre 432, nous avons atteint la frontière du Nevada. Creedence Clearwater Revival se mit à entonner la mélopée de I put a spell on you* au moment où le premier panneau indiquant Las Vegas apparut dans notre champ de vision.
Je grommelais un truc dans ma barbe, Cuddy me demanda de répéter :
- Je disais : Un signe de plus qui ne me pousse pas à rester optimiste… Répétais-je avec humeur.
- C’est juste une vieille chanson, rétorqua Cuddy en levant les yeux au ciel.
- Oh, vraiment ? J’ai cru un instant que c’était un message subliminal de la Nasa qui m’était destiné. Que deviendrais-je sans vous…
Elle a alors croisé les bras sur sa poitrine et n’a plus prononcé une seule parole jusqu’à notre arrivée à destination. Je crois bien que Prescott jubilait, à l’arrière.
***
Nous avions dégoté en arrivant un motel sur la 93, en direction de Wann. J’ai du lourdement insister auprès de Prescott pour qu’il me laisse seul en soirée, tenter ma chance au Stardust. Je venais de prendre une douche et de revêtir une chemise immaculée et un blazer anthracite par-dessus mes jeans. J’avais en poche les seuls 800 malheureux dollars que j’avais pu épargner. J’étais nerveux, évidemment. J’arpentais notre chambre en expliquant patiemment à Prescott que je voulais être tranquille, sans personne sur mon dos pour influencer mon jeu.
- Ca ne te ressemble pas d’être si superstitieux, avait râlé Prescott d’un air maussade. On était venu pour s’éclater, tu te souviens ?
Je m’étais arrêté un instant pour le considérer sérieusement.
- En ce qui me concerne, la suite des événements dépendra entièrement de ma réussite cette nuit. J’ai besoin de ce fric non pas pour aller le flamber sur la côte, mais pour que les années à venir soient un peu plus sereines… C’est beaucoup plus qu’un jeu, à mes yeux. C’est ma chance ultime de me bâtir un avenir sans rien devoir à… à…
- A ton père ? Avait ironisé Prescott.
- A personne, avais-je tranché.
Comment lui faire comprendre qu’il s’agissait de quelque chose de plus profond que d’honneur mal placé. Prescott avait des parents qui se saignaient aux quatre veines pour lui, et ça lui paraissait normal. Comment expliquer en quelques phrases un malaise que je ne comprenais pas moi-même. Je refusais de devoir quoique ce soit à John House parce que je sentais confusément que ce que j’avais à y gagner me sauverait.
Quelques heures plus tard, je foulais avec une joie triomphale le sol du Stardust. Il n’était pas loin de vingt heures. J’étais trop nerveux pour garder quoi que ce fût dans l’estomac. Après avoir récupéré mes jetons, au stand de change, je pris instantanément la direction des tables de roulette où régnait une effervescence hors du commun.
L’atmosphère n’avait rien de paisible. Une aura d'agressivité saturait l'air autour des jeux. Le brouhaha, les exclamations, les liasses de dollars, les regards patibulaires des vrais joueurs en veston cravate qui semblaient me jauger… J'étais fiévreux, anxieux, incapable de dissocier ma tension de celle des autres joueurs.
Je ne m’accordais pas le temps de réfléchir aux émotions qui me submergeaient. En écrivant cet épisode de ma vie, je revois le casino tourbillonner autour de moi comme un grouillement d'images et de sensations. Aujourd’hui encore, j’en ressens une sorte de nausée. Ce soir-là, je me rappelle avoir confié bien plus tard à Cuddy avoir vécu la plus hétéroclite de mes expériences. Peur et ivresse s'affrontaient au fond de moi, pourtant, j'avais hâte de rentrer dans le cercle privé des joueurs. J'espérais que mon inexpérience ne soit pas trop visible aux yeux des autres. Je fus admis à une table où les mises commençaient à 25 dollars.
A 22 heures, il ne me restait plus que 400 dollars de jetons en poche. J’avais cumulé pas mal d’erreurs et une fine sueur voilait mon front. Certains joueurs commencèrent à déserter la table pour aller se rafraîchir un peu. C’est alors qu’une vieille lady grinçante, dans la digne lignée de Cotton Club vint prendre place à côté de moi. Apparemment, aux égards que lui manifesta le croupier, qu’elle appela par son prénom, elle était habituée des lieux.
- Je vous donne une chance inespérée de vous refaire, jeune homme, me lança t-elle précieusement en guise de salut.
J’avais une ou deux remarques bien senties sur le bout de la langue, mais je n’étais pas en position de fanfaronner. La partie reprit son cours, nous n’étions que deux face à la roulette.
Ce fut une sorte d’aubaine. Mes gains augmentèrent graduellement, de manière exponentielle, lorsque par trois fois, j’eus la main heureuse et augmentais la valeur de mes mises.
Une heure plus tard, j’avais du mal à ceinturer les piles de jetons qui s’accumulaient autour de moi. Je venais de remporter la modique somme de 7000 dollars, ce qui n’était pas mal en soi, mais encore insuffisant. J’avais repris légère confiance en moi. La vieille lady fit mine de quitter la table, elle m’enjoignit à garder mon calme, me tapota amicalement les épaules, mais je demeurais sourd à ses tentatives de réconfort.
- Jeune homme, me glissa t-elle. Je sens à quel point la victoire est importante pour vous, mais permettez moi de vous donner ce conseil. Ne jouez jamais pour gagner : jouez pour le jeu !
- Que me conseillez-vous de faire ? Demandais-je avec des airs de gentleman, lui adressant un sourire ravageur.
Un sourire énigmatique flotta sur ses vieilles lèvres ridées, elle se pencha à mon oreille :
- Le tout pour le tout, me souffla t-elle. Misez tout, en une seule fois. Si vous attendez beaucoup, il faut savoir risquer beaucoup…
J’ouvris la bouche pour lui répondre. Les idées se bousculaient dans ma tête. Avec une expression bienveillante, elle se retira. Je demeurais pensif, attablé devant la roulette. D’autres joueurs venaient de prendre place à mes côtés.
Faites vos jeux ! S’exclama jovialement le croupier.
C’était juste. Sept mille dollars ne changeraient pas le cours de ma vie. Sans réfléchir, je poussais ma pile de jetons sur le tapis vert, sous les yeux ébahis des autres joueurs.
Ca allait marcher. Ca devait marcher. Je cessais de respirer, étudiais brièvement le plateau tournant en laiton …
- Tout sur le 7, annonçais-je d’une voix blanche.
Une rumeur enfla autour de la table. J’eus un instant de pure panique. Le croupier fit partir la roue, choquant la boule blanche d’un ultime à-coup cinglant.
Les jeux sont faits ! Rien ne va plus !
Je scrutais le plateau qui tournoyait interminablement. La boule blanche qui virevoltait sans s’arrêter… A cet instant, je me fondis dans le jeu. Je devins le jeu.
Il y eut une fraction de seconde de flou total où le sang s’arrêta dans mes veines. Je ressentis le heurt que je venais de m’asséner, il me fit vibrer tout entier. Il s’ensuivit une course effrénée, où j’eus peur des sensations que me procurait mon propre élan.
Mais cette phase de stupeur s’estompa très vite, je me rendis à l’évidence que je n’avais nul autre dessein que celui de courir, toujours plus énergiquement vers un but que j’ignorais moi-même. A ma droite, je pouvais distinguer une sorte de glissière noire parfaitement régulière que ma vitesse rendait comme éthérée, l’immense champ que je foulais à vive allure ne semblait avoir ni commencement ni fin.
Essoufflé, je tentais de garder le rythme. Il me fallait me raccrocher à quelque chose pour pouvoir avancer comme ça, sans but. Et puis, la voix de Cuddy résonna dans ma tête : Pourquoi avoir cessé d’y croire ? C’est ainsi que je lâchais prise, alors que je filais comme ça à 250km/h autour du cercle, et ce fut comme une gifle qui m’aurait flanqué les larmes aux yeux.
Comprenez, comment aurais-je pu savoir exactement d’où me venait mon savoir, étant devenu un objet inanimé, mû par la volonté d’autrui ? Il m’était impossible de penser, mais les faits étaient bien là, je savais certaines choses.
Je savais par exemple que cet immense carré vert pouvait à lui tout seul résumer ce qu’était ma condition : je faisais les frais d’une promesse de vie enfermée dans un enchantement ; au fond de moi-même je n’avais pas plus fort désir que celui de m’en libérer, et pour y arriver je n’avais nul autre choix que celui d’y consentir de toute mon âme. Je ne cessais de me rabâcher que la clé résidait en l’adhésion à mes objectifs, une adhésion infinie, car seul l’infini pouvait recevoir l’infini de tout accomplissement.
C’était sans aucun doute cette pensée qui m’aidait à tenir, alors que je me précipitais hors d’haleine vers de multiples collisions. Je présageais que chacun des heurts que j’endurerai ne servirait finalement qu’à m’orienter vers mon but final.
C’est alors que je vis ma cible, elle était là, face à moi. Ni plus ni moins qu’une autre à laquelle je devais faire face. Ayant atteint une vitesse vertigineuse, je me ruais vers elle et la percutais de toutes mes forces décuplées. Le télescopage fut d’une rare brutalité et l’onde de choc se répercuta dans tout mon corps.
Je ne me repris conscience que lorsque j’eus la sensation de tomber dans un trou noir. Ce genre de sensation qui vous prend parfois lorsque vous vous trouvez aux portes de l’endormissement. Mes mains furent la première chose que je vis, elles étreignaient les bords de la table si fort que mes jointures en étaient devenues livides. Très vite, je me rendis à l’évidence, le plateau s’était arrêté de tourner. La boule s’y était immobilisée, stoppée net dans son élan par la seule force de ma volonté. Avais-je réussi ?
Le sept, rouge, impair et gagne ! Rugit-le croupier.
Je me levais, sous les sifflements admiratifs et les applaudissements, pour lui serrer la main, tandis qu’il me remettait mes jetons. J’en glissais quelques uns dans sa poche et pris la direction du bar.
Ce n’est qu’alors que j’eus le réflexe de compter. On m’avait remis huit jetons azur légèrement striés de blanc, quelques oranges et rouges rayés de jaunes. Je dû m’y reprendre à maintes reprises, pourtant le calcul était simple : je venais de remporter 250 000 dollars, soit trente-cinq fois ma mise de départ.
En proie à une sorte de vertige, je commandais un double Chivas Royal, et trinquais seul.
* Je t’ai jeté un sort.
( à suivre )
09:11 Publié dans Quelques souvenirs | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note
septembre 14, 2008
En route vers Las Vegas (4)

Il avait été convenu avant le départ que Cuddy couvrirait les frais imprévus. On va dire que cet accord satisfaisait tout le monde, moi le premier, jusqu’à ce que je sois mis devant le fait accompli. Lorsque Cuddy avait tendu une liasse de billets verts à Jack Dumber, le vieil indien Navajo qui s’était chargé de changer le calorstat et de purger les circuits de ma Coronet, j’avais poussé un soupir résigné. Ça ne me plaisait pas.
« C’était le deal, m’expliqua patiemment Cuddy. C’est ma façon de participer au frais de route… Nous avions évalué ce risque, et ça ne me pose aucun problème.
Je grommelais dans mon coin. L’idée que l’on puisse subvenir de quelque façon que ce soit à mes besoins, en temps normal, ne me dérangeait pas. Mais là, il s’agissait non seulement d’une femme mais en plus, de ma voiture. J’avais l’impression que mon honneur en prenait un coup.
***
La veille, nous étions tombés en panne à l’intersection de South Rim et Desert View Drive, à quelques kilomètres d’une bourgade du nom de Cameron. C’était une forme de chance, car cette minuscule ville de quelques centaines d’habitants située au milieu de nulle part, comportait un motel et une station service qui faisait office de garage.
Nous devions y passer une nuit et repartir dès le lendemain en cours de journée. Dumber, le vieil indien lymphatique qui s’était chargé de nous remorquer, nous avait assuré qu’il mettrait le paquet pour que nous puissions être à Las Vegas dans les temps. J’avoue qu’en écoutant sa voix monocorde, il me fallut fournir de gros efforts pour le croire sur parole. En attendant, il nous restait du temps à tuer dans ce que nous autres américains définissons comme une horse town.
Prescott ne démordait pas de l’idée que si nous étions remontés du Nouveau Mexique vers l’Utah, cela nous aurait fait gagner quelques heures et éviter des ennuis. Il nous vanta les mérites de l’hospitalité mormone pendant le dîner, pris dans le seul restaurant indien de la bourgade, puis, il nous brossa un tableau idyllique de Salt Lake City : démographie, climat, administration locale, il ne lésina sur aucun moyen pour impressionner Cuddy, qui l’écoutait patiemment, piochant dans un plat de quezadillas agrémentés d’une délicieuse sauce pimentée. Pour ma part, les jérémiades de Prescott commencèrent à me taper sérieusement sur le système. Je vidais ma bière d’un trait et les plantais là, tous les deux, pour aller faire quelques pas au dehors.
L’air était doux. La nuit était tombée, embrasant de mille feux le Trading Post, une sorte de canyon miniature qui bordait la petite ville de Cameron. Je décidais de me rendre au General Store pour acheter une bouteille de Bourbon et des cigarettes. J’avais envie de finir ma soirée seul, dans un recoin sauvage, éloigné des discussions stériles de mon camarade de chambrée. Il me semblait bien plus opportun de profiter de la nature sauvage qui se trouvait à proximité immédiate.
Le General Store faisait office de bar local. Il y avait une de ces immenses enseignes un peu antiques, qu’on s’attend à trouver à la devanture des vieilles échoppes. A une époque, j’avais été fou de ces vieux machins en bois. On pouvait y lire Cameron Pool Hall. Et pour cause, un immense billard occupait le fond de la salle, dans un recoin anguleux et mal éclairé, pratiquement hors de portée des regards.
Deux paumés se trouvaient encore là. Le barman qui semblait végéter derrière son comptoir et se bornait à fixer une antique horloge d’un air impassible. Face à lui, un vieil ivrogne, manifestement dans un état d’ébriété avancé, étreignait son bourbon en marmonnant des choses incompréhensibles. Les boiseries, les lumières tamisées, la tranquillité des lieux rendaient l’ambiance plutôt cosy.
Je m’approchais du comptoir tout en me tenant à distance respectable de l'alcoolique et commandais une bière et un paquet de Marlboro. Le serveur s’exécuta en silence, en me lançant un regard meurtrier compte tenu du surcroît de travail que je lui donnais soudain. Il alla ensuite reprendre sa pause, près de la pendule, les coudes sur le plan de travail.
La bière était exquise et je commençais à me détendre pour de bon, mais mon répit ne fut que de courte durée. Cuddy, s’étant lancée à ma recherche, vint à faire irruption dans la pièce. Je soupirais nerveusement, n’ayant aucune envie de fournir des explications sur mon départ précipité. Le poivrot commença par me regarder en coin, puis il se rapprocha imperceptiblement de moi, un affriolant sourire édenté s’étirait sur ses lèvres cyanosées. Il me salua d’un bref clignements des yeux. Je lui répondis aussi évasivement que possible, mais le mal était déjà fait.
- Alors, chef, vous êtes du patelin ?
Sa voix était pâteuse à souhait, elle en disait long sur son état. Je répondis que non, on pouvait difficilement faire plus laconique. Mais il enchaîna.
- Pas d’ici ? Mais alors d’où venez-vous ?
Je dus à contrecoeur rentrer dans les détails. Et c’est ainsi qu’en deux temps, trois mouvements, il en su bien plus long que ce que je ne voulais livrer. Lorsque je tentais une ultime fois de me dérober aux yeux de Cuddy de manière discrète, il posa sur moi un regard lourd de sous-entendus où je crus également percevoir une lueur de joie malsaine.
- Je comprends …On s’est disputé avec sa petite femme, hein, chef ?
Je piquais du nez dans mon verre. Deux choix s’offraient à moi : celui de rebrousser chemin et d’aller parcourir un peu plus vite que prévu le désert environnant ; celui de rester et discuter avec ce buveur invétéré, ce qui incluait que je m’enivre aussi pour pouvoir tenir le choc et ainsi tresser le courant empathique qui nous faisait défaut.
Je me mis à fouiller frénétiquement mes poches à la recherche d’un peu de monnaie pour régler ma commande, c’est alors que la voix de Cuddy s’éleva dans les airs, provoquant un sursaut général.
- House ! S’écria t-elle en marchant vers moi.
Dans le silence ambiant, son appel me parut vingt fois amplifié. Mon acolyte me toisa d’un air stupéfait, le serveur, émergeant de sa torpeur, entrouvrit un œil interrogateur. Cuddy s’approcha, posa sa main sur mon bras, et me força à lui faire face.
- Passe encore que vous ayez envie de changer d’air, me souffla t-elle furibonde. Mais de là à me laisser seule, en pâture à Prescott, je dis non !
Pour toute réponse, je laissais échapper un long bâillement. Elle me dévisagea avec beaucoup d’intérêt et de gravité. Je pensais qu’elle devait chercher à déceler un détail chez moi qui aurait pu infirmer… ou confirmer ce qu’elle pensait de mon outrecuidance. Je ricanais :
- Prescott cherche à vous séduire, ce qui signifie que le viol est totalement exclu de sa stratégie… Vous ne risquez rien. Allez le rejoindre.
Elle resta campée devant moi, les mains sur les hanches, pleine d’hésitation. Un léger sourire s’esquissa sur ses lèvres.
- Vous êtes charmant, me répondit-elle. Mais je pense que j’ai mieux à faire ce soir que de l’écouter délirer sur le profil géologique de l’Utah en passant par l’approche stratigraphique …
- Serait-ce sa façon d’être profond ? Plaisantais-je.
Son sourire s’accentua et elle vint se percher sur un tabouret, juste entre l’ivrogne et moi. Tapotant sur le comptoir pour réveiller le serveur, elle commanda un tequilito. Indiscutablement, la soirée battait son plein au drugstore local de Cameron. Je lui en fis part, d’une voix douce-amère, en vidant à longs traits la totalité de ma bière avant de repasser commande, dans la foulée.
- Quelque chose ne va pas ? S’enquit-elle avec précaution.
De la tête, je fis signe que non et répondis que tout allait bien. Je jouais avec la bouteille à peine entamée nichée au creux de mes mains. J’eus soudaine conscience que je ne l’aidais guère à ce moment précis, qu’à de simples renvois de balles, nous n’aurions aucune chance d’améliorer nos échanges et que de toute façon, nous n’avions pas mieux à faire ce soir là. Je respirais profondément et cherchais son regard.
- Non, en fait, il y a deux trois trucs qui ne vont pas... J’entame une brillante carrière de néphrologue en septembre, avec une dette de 120 000 dollars sur le dos. Et je ne pense pas que cette panne en plein désert va me faciliter la tâche…
Cette phrase m’avait coûté. Je mis ça sur le compte de mon état d’ébriété naissant. Le visage baissé, j’attendis son rebond. Il ne tarda pas à se manifester, lorsque enfin, ses mains apparurent dans mon champ de vision ; elle venait de prendre appui sur le comptoir.
- Je ne crois pas non plus qu’un simple endroit puisse être responsable de tant de maux… Je veux dire, je vous connais peu, mais vous ne m’avez pas l’air de quelqu’un qui aurait des préjugés sur les choses et les gens.
Je lui dis alors que j’avais longtemps été comme ça, que ça s’était avéré être bien pratique pour faire un bout de chemin dans le monde sans se poser de questions, mais qu’on ne pouvait s’en accommoder qu’un temps. Je lui expliquais combien il avait été difficile pour moi de me débarrasser du carcan paternel et de son kit « prêt à penser ». Que ma découverte brutale du libre arbitre m’avait plongé dans des affres d’incertitude ; que j’avais commis des milliers d’erreurs sans jamais pouvoir m’y résoudre.
Je tournais autour du pot. Elle comprit bien vite où je voulais en venir.
- Parlez moi de votre père, demanda t-elle aussitôt.
- Le Colonel John House est loyal, laissais-je échapper. C’est un américain parfait qui accomplit ses tâches d’époux et de père dans les règles de l’art, de la même façon dont il s’acquitte de son devoir de citoyen. Je ne pense pas qu’il en ait éprouvé un jour un plaisir particulier. Il le fait simplement parce que cela rentre dans l’ordre des choses. Il fallait que son fils réussisse et se distingue. Je ne pense pas qu’il en soit fier, dans le fond. La seule chose qui importe c’est que je rentre dans le droit chemin qui avait été défini pour moi bien avant ma conception…
Je peux difficilement retranscrire la totalité de notre conversation. Tout ce que je sais, c’est qu’elle m’écoutait respectueusement, la tête légèrement penchée de côté. Ses yeux restaient rivés aux miens, provoquant parfois en moi des instants de gêne. Mais elle savait exactement comment me récupérer lorsque ma voix se faisait hésitante, où lorsque d’un geste évasif, je balayais des pensées trop complexes à exprimer. Elle reformulait pertinemment un mot, une phrase, m’encourageant à aller au bout, m’ouvrant des voix vers des réflexions plus fertiles. Le moment est arrivé où je me suis trouvé ridicule dans mes épanchements éthyliques. Elle me sourit.
- Vous n’avez pas bien fait le ménage, rétorqua t-elle. Un résidu de prêt à penser est encore coincé quelque part. Il y a-t-il une loi en Arizona qui interdise les confidences à tombeau ouvert ?
- Le seul intérêt que je porte aux lois et aux règles, c’est celui de les contourner, tranchais-je en absorbant une énième lampée de Samuel Adams Summer Ale.
Le temps ne nous avait pas attendu sans qu’aucun de nous deux n’en ait eu réellement conscience. Un bref coup d’œil dans le bar nous confirma qu’il n’était même plus raisonnablement tard : l’ivrogne, perché sur un tabouret haut, sommeillait accoudé au comptoir, en dodelinant de la tête. Quant au garçon, il astiquait mollement quelques verres tout en baillant à foison, donnant l’impression de s’activer pour ne pas tout bonnement sombrer.
Je me retournais vers elle :
- J’ai envie de me dégourdir les jambes… Ca vous dirait d’aller faire un petit tour aux alentours du canyon ?
- Avec plaisir, dit-elle en se levant tandis que je réglais nos consommations.
La nuit était à la fois fraîche et douce. Une lune nouvelle éclairait la chaîne de montagnes qui ceinturait les lieux. Nous avons pris une direction au hasard. Je lui proposais une cigarette qu’elle accepta, à ma grande surprise. Fumer en sa compagnie prenait une autre dimension. Ce n’était plus le geste automatique que j’accomplissais parfois, c’était un réel moment de détente et de partage. Muets, nous savourions ces minutes, les yeux perdus dans le vague. Lorsque nous sommes arrivés aux abords du canyon, presque à son point culminant, nos regards portèrent au loin et je laissais échapper un soupir de satisfaction : j’avais soudain l’impression délicieuse d’avoir une vue imprenable sur mon avenir. Un coyote hurla quelque part. A mes côtés, je devinais qu’elle souriait, de ce si étrange sourire qui ne l’avait pas quittée de la soirée.
Il faut croire que j’étais particulièrement inspiré lorsque je lui ai demandé :
- Vous n’aimeriez pas savoir à quel moment on cesse un jour d’être tout puissant ?
Elle me demanda d’être plus clair. Il est vrai que nous étions tellement en phase que j’en oubliais parfois d’être explicite, je croyais qu’elle allait me comprendre au-delà des mots.
- Lorsque vous étiez gosse, vous pensiez à un moment que vous déplaceriez les montagnes, que rien ne vous serait impossible. Vous vous voyiez comme une sorte de héros des temps modernes qui avait la solution pour tout, la force de tout résoudre. Vous étiez même persuadée que vous aviez des pouvoirs surnaturels et souvent vous les mettiez à l’épreuve. Mais un jour, quelqu’un est venu court-circuiter tout ça, il vous a prise sur ses genoux, et les yeux dans les yeux, il a cru bon de vous expliquer que vous étiez éphémère. Et vous, vous y avez adhéré tout en refusant d’y croire, vous avez continué votre petit manège en cachette, jusqu’à ce que vous grandissiez vraiment, et là, sans vous en rendre compte, vous avez renoncé à vos conceptions.
Du bout de l’index, elle parcourait pensivement ses lèvres closes, s’appliquant à les frôler et peut-être y savourer les dernières traces de sucre laissées par le tequilito. Je scrutais cette image sans pouvoir m’en détourner. Je poursuivis :
- Si je vous dis que quand j’étais môme, j’avais un don caché. Il me suffisait de croire très fort à quelque chose et cette chose se produisait. Malheureusement, j’ai commis l’erreur d’en parler à mon entourage, qui s’est arrangé pour me remettre dans le droit chemin. Le jour où j’ai cessé de croire en mes facultés, elles se sont volatilisées, comme si ma propre volonté en avait toujours été le catalyseur.
Elle se rapprocha insensiblement de moi, peut être pour se réchauffer un peu, et me rétorqua :
- Je vous réponds alors : Pourquoi avoir cessé d’y croire ?
Sa voix était douce, elle ne cherchait pas à me juger. Je sentis à cet instant combien elle me faisait confiance, combien l’estime qu’elle me portait était grande. Nos regards s’accrochèrent à nouveau, sous la pâle lueur de la lune. Je secouais la tête et sans vraiment mesurer la portée de mon geste, passais un bras autour de ses épaules.
Je ne me souviens pas vraiment de la teneur de notre conversation ensuite. Peut être sommes nous restés silencieux, après tout. Il me semble que tout ce que nous aurions pu dire aurait pu soit rompre le charme, soit tomber sous le sens. Nous nous sentions suffisamment proches pour affronter le silence en chœur.
Tôt le matin, juste avant le lever du soleil, je l’ai raccompagnée à la porte de sa chambre. Sur le seuil, je regardais le sol d’un air embarrassé. Il est vrai qu’après cette nuit, avec tout ce que je m’étais envoyé comme bière, je n’étais plus vraiment étanche. Elle était appuyée à l’encadrement de la porte et m’examinait avec attention.
- Bon, ai-je commencé péniblement, en cherchant mes mots.
- Bon… A-t-elle enchaîné, pas très sûre d’elle.
- Nous savons tous les deux que ce ne serait pas une très bonne idée… Ai-je continué, en prenant mon courage à deux mains.
Elle a poussé un soupir nerveux, a croisé les bras, sans me lâcher du regard. On aurait dit que ses yeux cherchaient à sonder mes pensées les plus inaccessibles, à cet instant. Je lui devais une explication, je me lançais :
- Cuddy… Je ne veux pas m’impliquer dans quelque chose dont je n’aurais pas envie…
Elle se raidit, de manière légère mais perceptible.
- Qu’est ce qui vous fait croire que j’attends quelque chose de vous ? Répliqua t-elle d’un ton glacial.
Je voulus répondre mais elle ferma brutalement la porte, me laissant seul, désemparé, le nez au vent. Mon premier réflexe fut de vouloir tambouriner au battant, mais je me ravisais.
J’ai alors rejoint notre chambre où Prescott dormait à poings fermés. Malgré les précautions que je pris pour faire le moins de bruit possible, me déshabillant à la faible lueur de la lampe de chevet, il ouvrit un œil et grommela une bordée d’injures à mon attention.
- T’es un enfoiré… Je savais bien que tu te la taperais, au final. » Marmonna t-il d’une voix rendue presque indistincte par le sommeil, mais néanmoins avec humeur.
Je lui répondis avec une violence qui me surprit moi-même de la fermer, et de me foutre la paix une bonne fois pour toutes, avant d’ouvrir rageusement les draps et de me jeter dedans. Je n’ai pas pu trouver le sommeil. Trop de questions, d’interrogations troublaient ma réfléxion. Alors que l’aube pointait le bout de son nez, j’avais déjà grillé la moitié de mon paquet de cigarettes et les tréfonds de mon esprit étaient aussi enfumés que l’atmosphère de la chambre. Je me souviens m’être demandé si la teinte rougeoyante qui avait incendié les cieux du Trading Post devait être considérée ou non comme de bon augure. Je me fis la promesse de poser la question au premier navajo que je croiserais.
Quoi qu’il en fut, ce jour s’annonçait décisif.
(à suivre)
00:42 Publié dans Quelques souvenirs | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : house, cuddy
septembre 09, 2008
En route vers Las Vegas (3)

En fait, le voyage n’a pas été à proprement parler désagréable. Je veux dire, en dépit des énormes efforts que faisait Prescott pour impressionner Cuddy. Malgré la chaleur estivale, il s’escrimait à porter une chemise et un blazer de manière permanente. Il s’était lui aussi mis au thé, qu’il sirotait avec des airs affectés de dandy, lorsque nous faisions nos haltes dans les bars qui jonchaient notre route. Lui qui à l’ordinaire était si peu concerné par son sort de futur médecin, ne s’entretenait plus que de sa carrière, d’éventuelles spécialisations qui auraient pu l’intéresser et dans lesquelles il aurait pu se distinguer, voire s’épanouir. La gynécologie arrivait en tête de liste.
Cuddy l’écoutait de manière à la fois distraite et polie, mais parfois, de brefs coups d’oeils à la dérobade par rétroviseur interposé, m’en faisaient sentir beaucoup plus long que ce qu’elle n’osait verbalement exprimer. Il l’ennuyait, manifestement.
Nous avons récupéré la route 66 aux alentours de Lexington, dans l’Illinois. Il ne nous a fallu pas moins d’une journée pour atteindre Saint Louis, dans le Missouri. Vers minuit, nous nous sommes décidés à y faire une halte, dans le premier motel que nous croiserions.
La question épineuse se posa alors : partagerions nous une chambre à trois ou bien prendrions nous deux chambres séparées ? Cuddy nous annonça la couleur : Elle tenait à son petit confort et ne supportait pas les ronflements. Apparemment, le surcoût n’était pas un problème pour elle. Elle était en fond et entendait profiter pleinement de cette petite virée.
Une fois seuls dans notre chambre commune, Prescott la qualifia de précieuse avec d’autant plus de conviction que ses chances de conclure avec elles s’amenuisaient d’heure en heure. J’étais fourbu et je ne prêtais qu’une oreille inattentive à ses doléances, ce qui acheva de l’irriter.
Le lendemain matin, nous étions debout aux aurores pour attaquer la longue traversée du Missouri vers l’Oklahoma. La chaleur était si étouffante que Prescott céda cérémonieusement sa place, un peu plus ventilée, à Cuddy alors que nous faisions une halte au Zeno’s, dans la ville de Rolla. Nous étions tombés d’accord pour faire une large provision d’ice-cream que nous pourrions déguster en chemin.
Cuddy, vêtue d’une robe légère épousant à merveille les courbes de son corps, vint prendre place à côté de moi, les bras chargés de gobelets en carton qu’elle disposa sur le tableau de bord. Je remis le contact en engloutissant une pleine cuillère de glace aux noix de pécan, mais je me rendis bien vite à l’évidence : manger ou conduire, il me fallait choisir.
« Vous devriez coincer le gobelet entre vos jambes, me suggéra Cuddy, soucieuse de mon dilemme.
- Physiologiquement, le froid sur certaines parties de l’anatomie masculine est à proscrire, répondis-je. Si vous n’avez pas encore abordé la question en première année, je vous ferai bien un petit cours à ce sujet…
- Quelle déception que d’apprendre que les attributs du Grand House sont soumis aux mêmes lois que celles qui s’appliquent aux communs des mortels… Seriez-vous plus humain que vous ne le paraissez, en définitive ?
- Si la nature avait été plus clémente avec moi, elle m’aurait doté d’un troisième bras plus efficace, lui. Du genre préhensile, qui m’aurait permis de manger en conduisant, ou, tiens…de me gratter le bout du nez en tenant, un magazine ouvert sur sa page centrale…
En fait, je ne pense pas être allé au bout de ma phrase. Prenant les choses en main, elle a enfourné une large cuillérée dans ma bouche ouverte, avec un sourire espiègle. Laissant fondre la crème glacée sur mes papilles en proie à une joie extatique, je l’ai regardée avec une complicité amusée. Prescott poussa un soupir sonore derrière nous et nous pria de ne le réveiller que lorsque nous atteindrions Carthage, à la frontière du Kansas.
La becquée de Cuddy m’a été une aide précieuse, particulièrement lorsque nous avons traversé le fameux Coude du Diable, réputé pour être la portion la plus dangereuse de la route 66. Plusieurs fois, elle dû m’essuyer le menton, à l’aide d’un mouchoir. Elle se chargea aussi de tripoter les boutons de la radio jusqu’à dégoter une station un peu plus seventies (Je mettais un point d’honneur à traverser les années pop en les snobant le plus possible). Nous échangions à voix basse des considérations sur les paysages, les habitants et les lieux que nous croisions, mais le plus clair du temps, nous ne parlions pas, nous contentant simplement d’apprécier le moment.
Il y eut une deuxième nuit dans un motel miteux de Tulsa, et dès le lendemain nous avons repris la route vers Gallup dans l’état du Nouveau Mexique. Prescott faisait ouvertement la gueule. D’une part, Cuddy avait repris place à côté de moi, sur le siège passager, d’autre part, la route ne lui convenait plus.
- On avait dit qu’on ne traverserait pas l’Arizona ! Bougonna t-il. On était sensé bifurquer bien avant, tu te souviens ?
Je me souvenais, en effet, mais un bref échange avec Cuddy m’avait permis de savoir qu’elle aspirait à voir une partie du Grand Canyon. Pour elle, faire la 66 sans traverser le Colorado aurait été un peu comme se retrouver au plumard avec Jim Morrison et ne pas dépasser le stade des préliminaires, m’avait-elle expliqué la veille, son regard malicieux accrochant le mien.
- Pour l’amour de Dieu, Johnny, ai-je répondu avec sévérité. Si tu promets à papa et à maman de te tenir tranquille jusqu’au Texas, nous nous arrêterons chez Baskin Robbins pour t’offrir une glace, tu veux bien ? »
Cuddy pouffa sans vraiment pouvoir se dissimuler. Prescott se renfrogna un peu plus. Et moi, je jubilais. Ma nouvelle complicité avec Cuddy me donnait des ailes, sans que je puisse vraiment définir pourquoi.
Ce n’est qu’à partir du lendemain que les choses se précisèrent vraiment. En fait, c’est par là que j’aurais du commencer, car cette journée à Flagstaff marqua un tournant décisif dans nos relations.
Il faisait encore plus chaud qu’à l’ordinaire, ce jour là. La peau de Cuddy légèrement patinée par la moiteur prenait des reflets argentés sous le soleil. Ses cheveux étaient retenus par un bandana mexicain qu’elle avait noué derrière sa nuque. Prescott avait renoncé au port du blazer et brassait tant bien que mal la poussière, sous son nez, avec un vieux magazine. Mick Jagger affirmait à la radio qu’on ne pouvait pas toujours avoir ce que l’on voulait.
C’est à ce moment là, en plein désert, que le Dodge s’est mis à émettre une série de quintes de toux métalliques, avant de s’arrêter par à coups.
« Merde, ai-je lâché tandis que profitant du dernier élan de mon véhicule, je braquais le volant avec souplesse vers le bas-côté.
J’ai échangé un regard soucieux avec Cuddy. Nous ne pouvions pas être plus loin de toute civilisation et n’avions pas croisé la moindre voiture depuis des heures.
- Ben voilà, laissa soudain échapper Prescott à l’arrière, d’un ton geignard. Je vous avais bien dit qu’il ne fallait pas passer par l’Arizona ! »
Et malgré la gravité du moment, nous n’avons pu faire autrement, elle et moi, que d’échanger un sourire discret, à la fois résigné et chargé de connivence qui, chez elle, ne tarda pas à se muer en un fou rire nerveux.
(à suivre)
11:04 Publié dans Quelques souvenirs | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
septembre 07, 2008
En route vers Las Vegas (2)
Il n’est pas dans mes habitudes de me lâcher de la sorte et de faire étalage de mes souvenirs, de manière si abrupte. Je crois n’avoir jamais parlé de moi autrement qu’en faisant un usage immodéré de métaphores ou bien sous l’emprise de cocktails et de substances dangereusement oxymoriques.
Le besoin de parler de moi ne se fait jamais sentir, à de rares exceptions près - mais chaque fois à des moments inappropriés. Je me souviens avoir maintenu un amphithéâtre entier en état de transe, il y a deux ou trois ans, simplement parce que j’avais ressenti la nécessité, devant les regards interrogateurs braqués sur ma jambe, d’éclairer leur lanterne tout en restant aussi évasif que possible.
Pour l’heure, personne ne me regarde. Je suis paisiblement enfermé chez moi, ce week-end. Une pluie fine de début d’automne tombe sans discontinuer sur le New Jersey depuis quelques jours. Le moment me semble d’autant plus propice aux confidences que je n’ai rien d’autre à faire que penser et restituer.
(N’allez pas imaginer pour autant que ça deviendra une manie, vous prendriez le risque de me rendre irritable par vos demandes multiples et pressantes.)
***
Vous vous en doutiez. Prescott a accueilli ma proposition avec frénésie. J’étais revenu sur le campus, nous nous étions retrouvés dans notre chambre lorsque je lui avais fait part de mes projets.
Il a sorti une carte et l’a étalée sur son lit. Du doigt, il a parcouru les quelques 3000 kilomètres qui nous séparaient de l’état du Nevada.
« Je pense que nous aurons notre compte de paysages désertiques, après ça, a-t-il dit fiévreusement. Après avoir empoché le jackpot, nous gagnerons le Mexique en traversant la Californie plutôt que l’Arizona, non ?
Ça ne me dérangeait pas. Nous allions emprunter une grande partie de la route 66 en la prenant à sa source, dans l’Illinois, ce qui donnait à notre petite virée un caractère aventurier qui n’était pas pour me déplaire. Je me posais juste la question de savoir si mon Dodge résisterait au périple. Il était hors de question que je fasse appel à mes parents pour assumer le montant d’éventuelles réparations.
Comme s’il avait senti ce qui me préoccupait, Prescott est tout à coup revenu à des considérations plus matérielles.
- Rassure toi, Greg. J’ai trouvé un moyen d’alléger encore un peu le coût du voyage, a-t-il mystérieusement annoncé devant mon air préoccupé.
J’avais quand même une tendance naturelle à me méfier de toutes les bonnes idées de Prescott. La dernière en date, consistant à partager nos casiers au club sportif, m’avait valu de me retrouver entièrement nu, un soir, dans les vestiaires désertés. Le temps que Prescott percute qu’il m’avait abandonné sous la douche et était reparti au campus, avec les clefs du cadenas.
Comme il subsistait ce petit trait soucieux entre mes sourcils, il m’a assené une grande claque dans le dos, a ramassé son blouson, et m’a fait signe de le suivre en ouvrant la porte de la chambre.
Nous avons gagné le grand hall de la cité universitaire, celui que nous appelions familièrement l’enceinte de chasteté, car il séparait les bâtiments des filles de ceux des garçons. Nous avons atteint ensuite le bout du couloir, celui où se trouvait l’entrée d’une sorte de réfectoire, pompeusement nommé drugstore ; on y servait de jour comme de nuit, un café boueux qui détruisait l’estomac. Les lieux faisaient également office de fast food, pour ceux qui avaient survécu à l’épreuve du café.
A l’écart des brouhahas de la salle, une jeune fille qui ne m’était pas inconnue était assise seule à une table. Un gobelet de thé fumant devant elle, elle ne lisait pas, ne cherchait pas à se donner une contenance. Elle était simplement assise là, l’air rêveur, comme absent. A notre arrivée, son visage s’est éclairé. Elle s’est levée pour nous saluer. J’ai noté la chaleur de sa paume, l’éclat de ses yeux azur, lorsque nos mains se sont croisées.
- Greg, je te présente Lisa Cuddy, a annoncé Prescott triomphant.
Et il a pris place à côté d’elle, tandis que je me tirais une chaise, face à eux.
Il y eut un moment de silence empêtré entre nous trois. J’en profitais pour détailler Cuddy, que j’avais déjà remarquée, déambulant parmi les premières années, dans les couloirs de la fac de Médecine. Brune, la peau claire, séduisante. Elle portait un petit haut moulant qui laissait apparaître la naissance de sa gorge, plutôt généreuse, et qui déjà à l’époque attirait de nombreux regards de convoitise. Sa taille fine et élancée était cintrée par un jean à la coupe ajustée. C’était une fille simple, sans artifices. Il y avait aussi quelque chose en elle que je n’arrivais pas à cerner et me déstabilisait. Elle dégageait une sorte d’énergie saine et positive, une vitalité quasi palpable qui se propageait vers vous et dont la simple proximité vous donnait une pêche d’enfer.
- Je suis ravie de rencontrer enfin l’illustre Docteur House, déclara t-elle en souriant.
Un an auparavant, j’avais restitué en public les conclusions de mes premiers mois de recherche en psychiatrie. Elle avait été emballée par la clarté de mon intervention destinée aux premières années. En fait, l’université de Johns Hopkins comportait un programme assurant aux arrivants une sorte de parrainage et de guidance par les plus anciens du campus. Etant nommé officiellement médecin depuis un an, il était de mon devoir d’assurer quelques heures annuelles de formation aux nouveaux étudiants.
Un bref échange d’information me permit de savoir que Cuddy avait 22 ans seulement. Après avoir terminé ses études générales au Collège elle avait réussi avec succès son MCAT et avait été admise haut la main en Medical School à Johns Hopkins en 86. C’est Prescott qui m’informa sur le CV de Cuddy, dont il ne lâchait pas le décolleté du regard, au bord de l’apoplexie.
- Et tu sais quoi ? Lança Prescott subitement atteint de diarrhée verbale. Lisa nous accompagne à Las Vegas !
Son enthousiasme n’eut pas l’effet escompté sur moi. Je demeurais silencieux, fixant tour à tour mes deux interlocuteurs plongés dans une attente pleine d’appréhension.
- Si il y a une chose que j’aime particulièrement, ai-je annoncé calmement, c’est bien qu’on m’impose des choix. Il y a d’autres surprises que vous me réservez ? Je serai sensé changer vos draps entre chaque étape après vous avoir servi de chauffeur ?
Prescott s’est mis à toussoter d’une manière que bien des catarrheux lui aurait enviée, tandis que le sourire de Cuddy s’accentuait. Elle me toisait, comme fascinée par ce que je leur renvoyais : une attitude fermée, franchement hostile et vindicative.
- Ce n’est donc pas une légende, murmura t-elle un peu à part, pour elle-même, mais de manière à ce que j’entende. Têtu, égocentrique, arrogant, direct mais spirituel…
- Faut pas croire tout ce qu’on raconte à mon sujet. Ai-je répondu du tac au tac. Les cinq fois de suite sans débander, c’est uniquement quand je suis bourré…
Elle n’a pas rougi, ne s’est pas démontée, ni rien. Son regard restait accroché au mien comme si elle cherchait à y déceler la moindre trace de scrupule. Je dois dire que c’était peine perdue.
Prescott a bondi de sa chaise, est venu m’agripper par l’épaule pour me forcer à me lever et à le suivre. Il m’a entraîné à l’écart de la table, près du comptoir. Il avait l’air furieux après moi et consterné.
- Ne fais pas le con, House, m’a-t-il intimé. Nous ne sommes pas en position de refuser sa présence. On n’a pas de fric, alors c’est soit elle se joint à nous, soit c’est bye-bye Mexico…
- Dis plutôt que t’as envie de te la faire, ai-je ricané. Pas envie de vous chaperonner pendant tout le voyage, d’assister à vos coups de gueule et de me farcir tes humeurs lorsqu’elle t’aura refusé ta petite gâterie du soir. Désolé.
J’étais prêt à tourner les talons, dire adieu à mes projets, me rendre humblement chez le doyen pour le supplier de me dégoter un job dans l’urgence. Une fois de plus, Prescott m’a saisi par le bras, me suppliant de l’écouter.
- Je t’assure que je ne la toucherai pas, Greg ! S’est-il écrié au comble du désespoir.
J’allais vraiment l’envoyer paître, lui dire d’aller se faire voir ailleurs, de débarrasser ses affaires de notre chambre commune et de m’oublier tout à fait, quand soudain, je lançais un regard vers notre table où était toujours assise Cuddy et fus saisi par tout le comique de la situation.
Dans son accès de désespoir, Prescott avait parlé un peu plus fort que nécessaire et elle avait entendu. En fait, toute la cafétéria avait pu profiter de nos échanges. Au lieu de s’en offusquer Cuddy laissa fuser un rire franc, éclatant, plein d’une moquerie qui n’avait rien de condamnant. Le genre de moquerie qu’on pourrait avoir envers deux mômes un peu gauches qui se chamailleraient en public.
Elle ignorait probablement combien elle était irrésistible à ce moment là. J’aimais particulièrement la façon dont elle dissimulait sa bouche, du plat de sa main, l’écho de son rire qui emplissait toute la salle et gagnait peu à peu l’ensemble des gens présents. Il faut dire que nous étions en plein rush-hour.
Je me suis campé au garde-à-vous devant mon compagnon dont le visage venait de prendre une superbe teinte cramoisie.
- Tu peux me le jurer, John ? Ai-je demandé solennellement à Prescott, d’une voix forte et sentencieuse, de manière à ce que tout le monde puisse nous entendre.
Il a ouvert la bouche pour bredouiller quelque chose, puis comprenant sans doute que je me moquais de lui, il s’est détourné de moi avec un geste las. Dans mon dos, les rires de Cuddy avaient redoublé, ce qui n’était pas pour me déplaire.
- Va te faire foutre, House ! M’a soufflé hargneusement Prescott avant de quitter précipitamment le drugstore, sous les huées de certains de nos camarades de promo.
Je suis allé rejoindre Cuddy qui finissait tant bien que mal son thé. En fait, elle en avait renversé une bonne moitié sur la table.
- Je crois que cette petite excursion promet ! » S’est-elle exclamée joyeusement entre deux hoquets tandis que je reprenais place face à elle.
J’ai marqué un temps d’arrêt. Je pense que j’ai alors souri, avant d’approuver, débonnairement, que oui, en effet, ça promettait.
(à suivre)
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septembre 06, 2008
En route vers Las Vegas (1)
En 1987, j’avais effectué ma première année d’internat dans le Michigan, à l’Hôpital de Ann Arbor, au service de recherches psychiatriques. J’étais officiellement devenu Docteur en Médecine, une année auparavant, à l’issue de quatre années passées à user les bancs de Johns Hopkins.
Cette année marquait un tournant décisif dans l’orientation de ma carrière. Je venais en effet de postuler au Matching Program qui me permettrait de me diriger vers la spécialisation de mon choix. Le service de néphrologie du Saint John Hospital, de Détroit m’avait contacté. Le docteur Robert Solenzano, une pointure de l’époque en matière de transplantation rénale, acceptait de m’accorder un entretien en vue d’une admission. Sa secrétaire, au bout du fil, m’avait laissé entendre que toutes les chances étaient de mon côté, car après première sélection sur papier, mes notes apparaissaient comme étant nettement en dessus du lot.
A cette époque, quoique d’allure impassible et nonchalante, j’étais encore impressionnable. Je me souviens avoir rencontré Solenzano, dans son bureau encombré de paperasse, probablement entre deux consultations urgentes. Il a levé un œil distrait vers moi, à mon arrivée, m’a annoncé solennellement qu’il n’avait pas plus de dix minutes à m’accorder avant de se replonger dans la lecture de ce qui semblait être un compte rendu d’intervention chirurgicale.
« Nous serait-il possible d’écourter notre entretien de quelques minutes de plus ? Lui ai-je alors demandé avec aplomb. Le match opposant les Spartans et les Wildcats est sur le point de commencer sur la chaîne locale… »
Il a levé un œil surpris vers moi. J’ai bien dit surpris, surtout pas offensé. Il a éclaté d’un rire sonore et s’est levé pour me tendre la main par-dessus le désordre de son bureau. Mon audace lui avait plu. J’étais admis à faire mes armes dans son service pour les trois ans à venir.
En sortant de cet entretien pour le moins inhabituel, j’avais eu le réflexe d’appeler Newport, où mes parents résidaient à l’époque. Mon père y était basé par l’US Navy.
Ma mère, enthousiasmée par ma réussite, déversa encore un torrent de ses fameuses larmes qui avaient jonché jusqu’ici mon parcours scolaire. J’essayais de faire bref en lui demandant de me passer mon père qui accueillit la nouvelle avec un peu plus de sobriété. Après m’avoir assuré qu’il était fier de moi, la conversation prit une tournure sensiblement plus grave.
« Il y a autre chose que tu aimerais me dire ? Ai-je amorcé.
Je me souviens qu’il se raclait la gorge d’une manière pénible à entendre pour quiconque se trouvait à l’autre bout du combiné. John House, hésitant, tournait manifestement autour du pot, comme à son habitude.
- Cela concerne le prêt de 120 000 dollars que nous avons contracté pour tes études, Greg… J’ai décidé qu’il était de ton ressort de commencer à rembourser, puisque tu es promu médecin et que tu vas commencer à gagner ta vie.
Et c’est ici que les athéniens s’atteignirent, ai-je songé avec un sourire amer. Il n’était pas question de discuter, je ne le savais que trop. Déjà, à l’époque, je n’étais pas à proprement parler un gestionnaire. Je jonglais toujours avec difficulté entre les versements que m’effectuaient chaque mois mes parents sur mon compte. Il arrivait que ma mère me fasse parvenir en cachette quelques billets soigneusement dissimulés dans une lettre, en me suppliant de ne surtout pas en parler à mon père et de tâcher d’être un peu plus prévoyant à l’avenir. La situation avait beau me mettre mal à l’aise, je ne m’en retrouvais pas moins gêné le mois suivant… Je devais également pas mal d’argent à Prescott, et je ne parle même pas des ardoises en attente de quelques bars à hôtesses aux alentours de Barton Hills.
Le moment m’était critique, mais je ne devais rien en laisser paraître.
- C’est entendu… Autre chose, papa ? » Ai-je demandé avec la même assurance que celle que j’avais eue avec Solenzano auparavant.
John House a marqué un temps de pause au bout du fil avant de me répondre par la négative, et de me souhaiter bonne chance pour l’avenir.
Je dois bien avouer que lorsque j’ai raccroché, celui-ci me paraissait légèrement plus morose.
Je disposais de deux mois de répit avant de commencer à exercer au Saint Johns Hospital. Deux mois que j’aurais du passer à me détendre, par exemple en allant surfer sur la côte Ouest. Prescott m’avait proposé de l’accompagner au Mexique, et j’avais laissé planer l’idée que si mes parents étaient généreux, non seulement je l’accompagnerais, mais prendrais une partie des frais du voyage à ma charge. La perspective de me chercher un job pour l’été ne m’enchantait guère. Certes, j’aurais pu exercer au laboratoire d’analyses de Ann Arbor, ou j’aurais pu prier un de mes professeurs de me dégoter quelque chose de plus glorieux, mais il était hors de question que quiconque soit informé de la position délicate dans laquelle je me trouvais.
Je ne sais toujours pas pourquoi l’idée m’est venue à ce moment là. Peut-être à cause du gars que j’ai croisé en remontant Moross Road. Il portait une casquette à longue visière, et une chemise blanche, aux manches retroussées par-dessus un pull-over marine. Nous nous sommes bousculés alors qu’il sortait de chez Papa Romano’s, un carton de pizza à la main. J’ai du me faire la réflexion qu’il ressemblait à un croupier, ou quelque chose comme ça. Nous avons échangé quelques sourires désolés. Le mien s’est soudain considérablement élargi tandis que l’idée germait dans mon esprit. Je devais aller tenter ma chance à Las vegas.
J’ai regagné le parking pour récupérer mon Dodge coronet et foncer sur le campus. J’avais hâte de mettre Prescott dans le coup. Il serait probablement partant. Prescott était d’ailleurs toujours partant.
(à suivre)
21:51 Publié dans Quelques souvenirs | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : house, las vegas
septembre 03, 2008
Le légendaire sourire de Foreman
Il est rare de voir Foreman sourire. J’avais plus ou moins renoncé à voir ses zygomatiques entrer en action un jour (pour des raisons autres que masticatoires, j’entends). J’y avais d’ailleurs autant renoncé qu’à voir prochainement Hillary Clinton moulée dans un tailleur de chez Dior, agiter ses fesses sur un podium.
Pourtant, il a fait irruption tout à l’heure dans mon bureau avec une expression grimaçante que je ne lui connaissais pas jusqu’ici.
« J’ai une nouvelle qui pourrait vous intéresser, a-t-il annoncé fièrement.
J’étais pour ma part entrain de terminer avec succès une grille de Sudoku (force 7). J’ai levé un œil vers lui et après analyse profonde il m’est apparu que cette espèce de contraction musculaire faciale était bel et bien un sourire.
- Ah oui ? Ai-je demandé de mon ton le plus détaché, ce qui a habituellement le don de lui mettre les nerfs en pelote.
C’était raté. Il est resté campé devant mon bureau, l’air satisfait, avec cette chose sur le visage, que nous appellerons désormais le légendaire sourire de Foreman.
- Je sors à l’instant du bureau de Cuddy, a-t-il enchaîné. J’étais entrain de lui raconter comment vous avez battu Wilson aux échecs neuf fois coup sur coup ce matin. Et vous savez ce qu’elle m’a répondu ?
- Que c’était pas beau de venir rapporter ? Ai-je minaudé.
Apparemment hermétique à mes sarcasmes, il a vigoureusement hoché la tête de manière amusée.
- Non, s’est-il exclamé. Elle m’a répondu que vos frasques n’étaient plus ses affaires. Qu’elle se recentrait désormais sur les problèmes concernant l’hôpital et les patients. Que du moment que vous ne cassiez plus la machine à IRM, ce que vous faisiez en dehors ne l’intéressait pas.
J’étais entrain de boucler la dernière ligne de ma grille de Sudoku, et ça m’avait quand même occupé la majeure partie de la journée, c’est la raison pour laquelle je ne lui ai pas répondu. Je me suis laissé aller mollement sur mon siège pour m’étirer.
- Ce qui signifie qu’il est dorénavant inutile de parler de la transparence de ses petites culottes dans votre blog, vu qu’elle ne viendra plus le lire, a-t-il continué avec enthousiasme.
- Et à part ça, Docteur Foreman, qu’en est-il de ce cas de cap polyposis qui vient d’être admis dans le service ? Me suis-je enquis fort professionnellement.
- Il semblerait que ce soit une simple entérite, a-t-il répondu. En ce moment, nous sommes au niveau zéro des mystères médicaux. Ce qui se passe en traumatologie est mille fois plus passionnant.
Je pouvais difficilement le contredire. Les tournois d’échec, ma grille de Sudoku, en étaient les preuves évidentes. Je démontrais clairement à Foreman que cette petite conversation ne venait pas me sauver de l’ennui mortel dans lequel je m’engluais depuis le début de la semaine.
Devant mon manque manifeste d’emballement, Foreman a fait mine de tourner les talons, puis s’est ravisé et est revenu à la charge, avec sur le visage, une ébauche de son légendaire sourire, qui, à bien y réfléchir tenait beaucoup plus du rictus d’un animal atteint de la rage, bave mise à part.
- Ah, a-t-il rajouté en me plagiant. Je sais que ce n’est pas bien de rapporter, mais il se trouve que ce matin j’ai été amené à travailler sur l’ordinateur personnel du Docteur Cuddy. Au cas où ça vous intéresserait, je suis malencontreusement tombé sur ses mots de passe, dont celui d’un blog qu’elle vient de mettre en ligne… »
Je lui ai dit que j’étais immensément fier de constater combien mon enseignement lui avait profité. Je lui ai assuré que son avenir de médecin se profilait sans nuage au dessus de milliers de patients qui scanderaient son nom et chanteraient ses louanges, une génération après l’autre. Je viens d’ailleurs à l’instant de le promouvoir chef-adjoint du département de Médecine Diagnostique.
Dans ma lancée, je vous fais profiter ici de la petite trouvaille de Foreman. Il va sans dire que je compte sur votre entière discrétion.
02:42 Publié dans Impressions | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : house, cuddy
septembre 01, 2008
Madame Honeychurch et sa fille
On m’attendait ce matin en consultations. C’est Foreman qui est venu m’en faire part en personne, Cuddy ayant apparemment souhaité s’épargner la peine de monter l’étage qui nous sépare. (Il faut croire que son séjour dans le Michigan aura été plus qu’éprouvant…)
Disons que Foreman est venu m’annoncer cette excellente nouvelle sur les coups de dix heures trente. J’ai pris le temps de terminer mon téléchargement de la discographie complète de King Crimson, de classer les albums par années de sorties, et de graver le tout au format .hog. J’ai un peu hésité à me faire monter un café par Thirteen. J’ai bien dit un peu. Elle a d’ailleurs eu la prévenance de me le ramener avec un donut.
J’étais entrain de finir de le déguster en le trempant dans mon gobelet, à la française, lorsque Foreman est revenu à la charge. Cuddy fulminait en bas, et le hall des consultations était plein à craquer.
J’ai ouvert la porte à la volée. A l’intérieur de la salle m’attendaient une mère et sa fille. J’ai compris tout de suite, mais un peu tard, que j’avais commis une erreur en cédant à la pression. La manière dont elles me dévisagèrent, leur regard allant alternativement de ma canne, à moi, pour revenir à ma canne, ne laissait rien présager de bon. J’ai noté tout de suite la jupe plissée de maman, son foulard soigneusement retenu par une broche, le chemisier à col pointu rigoureusement boutonné jusqu’au ras de son cou grêle. J’ai jeté un œil au dossier : Madame Honeychurch, appelons là comme ça, venait consulter au sujet de sa fille, Myrtle. (Appelons là comme ça aussi).
« Vous êtes l’homme d’entretien ? M’a-t-elle demandé, les lèvres un peu pincées.
- Je ne suis que médecin, ne vous fiez pas aux apparences, ai-je répondu.
Et comme elle me regardait, interdite, sans savoir quoi répondre, je me suis présenté en me laissant choir sur le tabouret, avec un soupir profond.
- Bo-bbb-onjour, m’a adressé timidement Myrtle, assise en tailleur sur la table d’examen, tout en triturant nerveusement un pan de sa jupe.
Je l’ai détaillée. Quatorze ou quinze ans, des ongles rongés jusqu’au sang, des cheveux tirés en arrière retenus par un bandeau. Du genre qui subit encore sa condition mais qui ne tardera pas à envoyer tout claquer, à la majorité. Un piercing discret sur l’aile gauche de son nez m’est apparu comme l’un des signes précurseurs de cette rébellion bridée. J’étais prêt à parier qu’en l’examinant j’aurais pu probablement trouver un tatouage dans une partie dissimulée, pratiqué en cachette des interdictions parentales.
Comme c’est souvent le cas dans ce genre de schéma, c’est Madame Honeychurch qui a pris la parole, d’une voix grinçante à souhait.
- Mon mari et moi-même sommes très inquiets au sujet de notre fille. Nous l’avons faite évaluer récemment par un psychologue de l’hôpital et les tests pratiqués révèlent une intelligence normale, aucun trouble cognitif… Le psychologue nous assure que tout va bien, mais nous ne sommes pas vraiment convaincus.
J’ai ouvert mon tube de vicodine et me suis expédié au fond du gosier deux allers simples pour le paradis. J’entends par paradis, tout lieu extérieur à cette salle ou toute chose qui aurait pu me permettre de m'éloigner un peu de cette sordide ambiance.
- Le fait est que Myrtle n’a pas d’amis, a continué Madame Honeychurch intarissable sur le sujet. Nous l’avons pourtant inscrite dans une excellente institution de Princeton parce que nous avons de grands projets pour elle. Nous aimerions qu’elle fasse des études de droit, vu que mon mari est avocat. Mais elle ne travaille pas, ses résultats scolaires sont mauvais, et elle ne parle à personne. Elle passe le plus clair de son temps à écrire sur un calepin, à l’écart des autres. Vous ne pensez pas qu’elle pourrait être schizophrène ?
Myrtle s’est agitée sur la table. Elle a tenté de couper la parole de sa mère, mais tout ce qu’elle pu laisser échapper fut une pathétique succession de « Mmm- Maaa ». Résignée, elle a sorti de la poche intérieure de sa veste un petit calepin tout corné, à la couverture rose vif et un crayon minuscule à force d’avoir été taillé. Le tout faisait peine à voir. Elle a fébrilement écrit quelque chose et l’a tendu vers nous.
« Maman, je t’en prie, tais toi » Avons-nous déchiffré de concert.
Mon œil s’est allumé. Je me suis tourné vers Madame Honeychurch qui lançait des regards terribles à sa progéniture.
- Je trouve qu’elle va relativement bien, ai-je clamé. L’orthographe est bonne, le tracé des lettres correct, la pensée concise, bien traduite, et pas totalement hors de propos.
- Je vous demande pardon ? A dit Madame Honeychurch sans comprendre, ou en feignant de ne pas le faire.
- Je veux dire par là que vous parlez largement assez à sa place, ai-je répondu. Cela lui permet d’économiser quelques efforts, certes, mais je ne pense pas qu’elle y trouve son compte finalement.
J’ai fait mine de réfléchir, en me touchant le menton et en prenant la pose légendaire qu’on attribue en général à Freud.
- Ceci dit, je vous comprends tout à fait, j’ai enchaîné. Où va-t-on si on laisse les enfants s’exprimer et décider par eux-mêmes de ce que sera leur vie ? En tant qu’adultes nous détenons le savoir absolu, nous savons mieux que quiconque ce qui est bon pour eux. Nous avons choisi de les mettre au monde, il est donc normal de contrôler leurs désirs, non ? Je suis persuadé que Myrtle est d’accord avec nous, dans le fond. Elle sait que toutes les restrictions que vous lui imposez sont empreintes de bienveillance à son égard. Tu en penses quoi, Myrtle ?
Le visage de la gamine s’est empourpré. Elle a pris une grande inspiration pour me répondre, a tenté d’articuler quelque chose avec peine. Ça donnait quelque chose comme : Bben en fffffffait, jjjj jj j-jjjj-e s-ss…
- Abbb-rège un peu, l’ai-je coupé. Tu vas me faire rater mon épisode de Prescription passion.
Un instant déstabilisée, Myrtle a rougi de plus belle, ses yeux sont devenus brillants de colère. Elle a fiévreusement griffonné quelque chose sur son bloc, qu’elle m’a tendu avec brusquerie.
« Continuez comme ça et je vous jure que ça me prendra encore plus de temps ! »
- Ah ? Parce que là t’étais en mode accéléré ? Ai-je dit, dépité. Autant que je m’installe ici, alors, si ça promet de durer…
- Docteur House, je vous en prie ! S’est écriée Madame Honeychurch dans mon dos, tandis que je posais mon écran LCD de poche sur la tablette d’examen et que j’en réglais le son à l’aide des mollettes.
Myrtle a de nouveau écrit quelque chose et l’a placé bien en évidence, à portée de ma vue.
« Je ne savais pas que les ancêtres tels que vous savaient utiliser ce genre d’objet »
- Tu serais étonnée de tout ce que je sais faire, ai-je répliqué. J’ai démoli Trace hier soir sur Metroid Prime Hunters. Je réussis le kick back flip comme personne…
J’ai senti qu’elle allait répliquer, je l’ai arrêtée d’un geste :
- Bon, OK. Je réussissais les figures de skate avant d’avoir ma canne, ai-je admis. Par contre, tu sais quoi ? Je parle remarquablement bien et j’ai une diction impeccable que beaucoup m’envient… Tu devrais me voir en conférence, je fais un malheur.
- Docteur House ! S’est exclamée de nouveau madame Honeychurch, franchement agressive, pour le coup.
- Mais il y a-t-il moyen que je suive mon épisode, à la fin ! Ai-je répondu agacé. Broke est sur le point d’apprendre qu’il est le père d’une des jumelles de Tiffany et j’attends ça depuis des semaines !
Je me suis retourné pour adresser un regard courroucé à Madame Honeychurch. Elle était plantée au milieu de la salle, triturait nerveusement sa broche en me détaillant. L’ambiance était tendue et avait comme des relents de procès et de réclamations. J’ai poussé un énorme soupir, ai rempoché mon écran LCD en me levant.
- Bon, ai-je dit. Je vais tenter de me trouver un endroit plus calme. Mais avant ça, j’ai deux trois révélations à vous faire.
Ma jambe me jouait des tours ce matin. J’ai marché, un peu raide, vers Madame Honeychurch et je me suis campé devant elle.
- Votre fille va bien. Arrêtez juste de l’emmerder avec vos désirs de mère arriviste. Je sais que vous vous aimez beaucoup, dans le fond, que vous avez beaucoup d’estime pour ce que vous représentez aux yeux de la société, vous et votre mari, mais acceptez que le moule se casse. Vous ne ferez pas de votre fille une copie de vous-même sans prendre le risque de la détruire tout à fait. Je pense que si elle était capable de parler, c’est ce qu’elle vous dirait… Encore faudrait-il que vous l’écoutiez.
Je me suis tourné vers Myrtle, juste avant de regagner la porte. Elle n’avait pas bougé, toujours assise au même endroit, celui où sa mère lui avait indiqué de m’attendre, encore persuadée que j’allais l’ausculter, sans doute.
- Quant à toi, va voir un orthophoniste. Il y a des méthodes miraculeuses qui te permettront de cesser de raser tout le monde autour de toi. En attendant tu peux toujours t’exercer à dire Merde à tes parents en chantant… En admettant bien sûr que tu ne chantes pas faux, parce que là ce serait vraiment la cerise sur le gâteau. »
Et je suis sorti, avant d’en avoir des nausées, ce qui aurait pu se révéler périlleux après ma pause café-donut de onze heures.
Il faudra que je songe à l’occasion à demander à Cate s’il est normal d’avoir si peu d’empathie et tellement de nausées face à certaines situations. Parfois, passez moi la métaphore, j’ai l’impression d’avoir envie de vomir le monde. C’est assez imagé, mais je sais que vous comprendrez.
11:23 Publié dans Impressions | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : house