septembre 09, 2008
En route vers Las Vegas (3)

En fait, le voyage n’a pas été à proprement parler désagréable. Je veux dire, en dépit des énormes efforts que faisait Prescott pour impressionner Cuddy. Malgré la chaleur estivale, il s’escrimait à porter une chemise et un blazer de manière permanente. Il s’était lui aussi mis au thé, qu’il sirotait avec des airs affectés de dandy, lorsque nous faisions nos haltes dans les bars qui jonchaient notre route. Lui qui à l’ordinaire était si peu concerné par son sort de futur médecin, ne s’entretenait plus que de sa carrière, d’éventuelles spécialisations qui auraient pu l’intéresser et dans lesquelles il aurait pu se distinguer, voire s’épanouir. La gynécologie arrivait en tête de liste.
Cuddy l’écoutait de manière à la fois distraite et polie, mais parfois, de brefs coups d’oeils à la dérobade par rétroviseur interposé, m’en faisaient sentir beaucoup plus long que ce qu’elle n’osait verbalement exprimer. Il l’ennuyait, manifestement.
Nous avons récupéré la route 66 aux alentours de Lexington, dans l’Illinois. Il ne nous a fallu pas moins d’une journée pour atteindre Saint Louis, dans le Missouri. Vers minuit, nous nous sommes décidés à y faire une halte, dans le premier motel que nous croiserions.
La question épineuse se posa alors : partagerions nous une chambre à trois ou bien prendrions nous deux chambres séparées ? Cuddy nous annonça la couleur : Elle tenait à son petit confort et ne supportait pas les ronflements. Apparemment, le surcoût n’était pas un problème pour elle. Elle était en fond et entendait profiter pleinement de cette petite virée.
Une fois seuls dans notre chambre commune, Prescott la qualifia de précieuse avec d’autant plus de conviction que ses chances de conclure avec elles s’amenuisaient d’heure en heure. J’étais fourbu et je ne prêtais qu’une oreille inattentive à ses doléances, ce qui acheva de l’irriter.
Le lendemain matin, nous étions debout aux aurores pour attaquer la longue traversée du Missouri vers l’Oklahoma. La chaleur était si étouffante que Prescott céda cérémonieusement sa place, un peu plus ventilée, à Cuddy alors que nous faisions une halte au Zeno’s, dans la ville de Rolla. Nous étions tombés d’accord pour faire une large provision d’ice-cream que nous pourrions déguster en chemin.
Cuddy, vêtue d’une robe légère épousant à merveille les courbes de son corps, vint prendre place à côté de moi, les bras chargés de gobelets en carton qu’elle disposa sur le tableau de bord. Je remis le contact en engloutissant une pleine cuillère de glace aux noix de pécan, mais je me rendis bien vite à l’évidence : manger ou conduire, il me fallait choisir.
« Vous devriez coincer le gobelet entre vos jambes, me suggéra Cuddy, soucieuse de mon dilemme.
- Physiologiquement, le froid sur certaines parties de l’anatomie masculine est à proscrire, répondis-je. Si vous n’avez pas encore abordé la question en première année, je vous ferai bien un petit cours à ce sujet…
- Quelle déception que d’apprendre que les attributs du Grand House sont soumis aux mêmes lois que celles qui s’appliquent aux communs des mortels… Seriez-vous plus humain que vous ne le paraissez, en définitive ?
- Si la nature avait été plus clémente avec moi, elle m’aurait doté d’un troisième bras plus efficace, lui. Du genre préhensile, qui m’aurait permis de manger en conduisant, ou, tiens…de me gratter le bout du nez en tenant, un magazine ouvert sur sa page centrale…
En fait, je ne pense pas être allé au bout de ma phrase. Prenant les choses en main, elle a enfourné une large cuillérée dans ma bouche ouverte, avec un sourire espiègle. Laissant fondre la crème glacée sur mes papilles en proie à une joie extatique, je l’ai regardée avec une complicité amusée. Prescott poussa un soupir sonore derrière nous et nous pria de ne le réveiller que lorsque nous atteindrions Carthage, à la frontière du Kansas.
La becquée de Cuddy m’a été une aide précieuse, particulièrement lorsque nous avons traversé le fameux Coude du Diable, réputé pour être la portion la plus dangereuse de la route 66. Plusieurs fois, elle dû m’essuyer le menton, à l’aide d’un mouchoir. Elle se chargea aussi de tripoter les boutons de la radio jusqu’à dégoter une station un peu plus seventies (Je mettais un point d’honneur à traverser les années pop en les snobant le plus possible). Nous échangions à voix basse des considérations sur les paysages, les habitants et les lieux que nous croisions, mais le plus clair du temps, nous ne parlions pas, nous contentant simplement d’apprécier le moment.
Il y eut une deuxième nuit dans un motel miteux de Tulsa, et dès le lendemain nous avons repris la route vers Gallup dans l’état du Nouveau Mexique. Prescott faisait ouvertement la gueule. D’une part, Cuddy avait repris place à côté de moi, sur le siège passager, d’autre part, la route ne lui convenait plus.
- On avait dit qu’on ne traverserait pas l’Arizona ! Bougonna t-il. On était sensé bifurquer bien avant, tu te souviens ?
Je me souvenais, en effet, mais un bref échange avec Cuddy m’avait permis de savoir qu’elle aspirait à voir une partie du Grand Canyon. Pour elle, faire la 66 sans traverser le Colorado aurait été un peu comme se retrouver au plumard avec Jim Morrison et ne pas dépasser le stade des préliminaires, m’avait-elle expliqué la veille, son regard malicieux accrochant le mien.
- Pour l’amour de Dieu, Johnny, ai-je répondu avec sévérité. Si tu promets à papa et à maman de te tenir tranquille jusqu’au Texas, nous nous arrêterons chez Baskin Robbins pour t’offrir une glace, tu veux bien ? »
Cuddy pouffa sans vraiment pouvoir se dissimuler. Prescott se renfrogna un peu plus. Et moi, je jubilais. Ma nouvelle complicité avec Cuddy me donnait des ailes, sans que je puisse vraiment définir pourquoi.
Ce n’est qu’à partir du lendemain que les choses se précisèrent vraiment. En fait, c’est par là que j’aurais du commencer, car cette journée à Flagstaff marqua un tournant décisif dans nos relations.
Il faisait encore plus chaud qu’à l’ordinaire, ce jour là. La peau de Cuddy légèrement patinée par la moiteur prenait des reflets argentés sous le soleil. Ses cheveux étaient retenus par un bandana mexicain qu’elle avait noué derrière sa nuque. Prescott avait renoncé au port du blazer et brassait tant bien que mal la poussière, sous son nez, avec un vieux magazine. Mick Jagger affirmait à la radio qu’on ne pouvait pas toujours avoir ce que l’on voulait.
C’est à ce moment là, en plein désert, que le Dodge s’est mis à émettre une série de quintes de toux métalliques, avant de s’arrêter par à coups.
« Merde, ai-je lâché tandis que profitant du dernier élan de mon véhicule, je braquais le volant avec souplesse vers le bas-côté.
J’ai échangé un regard soucieux avec Cuddy. Nous ne pouvions pas être plus loin de toute civilisation et n’avions pas croisé la moindre voiture depuis des heures.
- Ben voilà, laissa soudain échapper Prescott à l’arrière, d’un ton geignard. Je vous avais bien dit qu’il ne fallait pas passer par l’Arizona ! »
Et malgré la gravité du moment, nous n’avons pu faire autrement, elle et moi, que d’échanger un sourire discret, à la fois résigné et chargé de connivence qui, chez elle, ne tarda pas à se muer en un fou rire nerveux.
(à suivre)
11:04 Publié dans Quelques souvenirs | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
Commentaires
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Normalement le coup de la panne on ne le fait que quand on est deux, mais ma foi, pourquoi pas...
Et puis pas en plein désert. Remarque, cela a son charme...
Je suis curieuse de savoir comment vous avez fait pour redémarrer avec le gosse qui se plaignait derrière!
Avec amusement,
Lily
Ecrit par : Lily | septembre 10, 2008
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Quelle situation délicate!
Mais vous avez sûrement trouvé une solution étant donné que vous êtes là pour en parler.
Cuddy présentait-t'elle déjà des comportements maternant à votre égard? Je donnerai cher pour assister à la scène de l'ice-cream, rien que pour les échanges de regards des premières secondes.
Bonne journée House et j'espère lire la suite dès que vous aurez le temps de l'écrire, entre Jack et la Call-girl.
Miss Burmie
Ecrit par : Miss Burmie | septembre 10, 2008
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Greg,
etes vous sur que cette panne n'a pas ete une vulgaire magouille ...
En tout cas le courant passe entre Cuddy et vous, la scene de la cuillere de glace est toride !
Amusée et impatiente,
Laura
Ecrit par : Laura | septembre 10, 2008
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En effet Laura quelle vision plus torride que celle de House, le menton dégoulinant de crème glacée?
Ceci dit, il est vrai que la complicité se fait sentir. Mais jusqu'où tout cela ira t-il? Pour les éventuelles parties de jambe en l'air, il faut prendre garde aux cactus et aux serpents à sonnette! Ah, ce n'est pas de tout repos le désert.
Et puis avec Prescott... je n'ai pas l'impression qui ait envie de vous tenir la chandelle...
En attendant avec impatience la suite.
Elsa
Ecrit par : Elsa | septembre 10, 2008
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Ah, l'Arizona : son climat accueillant, sa chaleur étouffante, ses carcasses de voitures le long des routes... vous ne pouviez pas parcourir la Road 66 sans passer par cette petite "tradition locale"!
Comment allez vous donc bien pouvoir vous en sortir? J'avoue que la seule chose qui me vienne à l'esprit en pensant à la Road 66 sont les hordes de Hell Angels qui la parcoure. Je ne suis pas sur qu'ils vous viendraient en aide, ou ni même de l'état dans lequel vous finiriez si vous lâchiez une de vos habituelles remarques sarcastiques...
Bref, pourriez vous cessez cet insupportable suspens et nous raconter la suite?
Nostalgiquement,
Bikyel
Ecrit par : Bikyel | septembre 10, 2008
House je sais que vous avez d'autre chat a fouetez mais la ça devient de la torture ! Mettez nous cette fichu suite !!
Amicalement,
Laura
Ecrit par : Laura | septembre 14, 2008
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