septembre 01, 2008
Madame Honeychurch et sa fille
On m’attendait ce matin en consultations. C’est Foreman qui est venu m’en faire part en personne, Cuddy ayant apparemment souhaité s’épargner la peine de monter l’étage qui nous sépare. (Il faut croire que son séjour dans le Michigan aura été plus qu’éprouvant…)
Disons que Foreman est venu m’annoncer cette excellente nouvelle sur les coups de dix heures trente. J’ai pris le temps de terminer mon téléchargement de la discographie complète de King Crimson, de classer les albums par années de sorties, et de graver le tout au format .hog. J’ai un peu hésité à me faire monter un café par Thirteen. J’ai bien dit un peu. Elle a d’ailleurs eu la prévenance de me le ramener avec un donut.
J’étais entrain de finir de le déguster en le trempant dans mon gobelet, à la française, lorsque Foreman est revenu à la charge. Cuddy fulminait en bas, et le hall des consultations était plein à craquer.
J’ai ouvert la porte à la volée. A l’intérieur de la salle m’attendaient une mère et sa fille. J’ai compris tout de suite, mais un peu tard, que j’avais commis une erreur en cédant à la pression. La manière dont elles me dévisagèrent, leur regard allant alternativement de ma canne, à moi, pour revenir à ma canne, ne laissait rien présager de bon. J’ai noté tout de suite la jupe plissée de maman, son foulard soigneusement retenu par une broche, le chemisier à col pointu rigoureusement boutonné jusqu’au ras de son cou grêle. J’ai jeté un œil au dossier : Madame Honeychurch, appelons là comme ça, venait consulter au sujet de sa fille, Myrtle. (Appelons là comme ça aussi).
« Vous êtes l’homme d’entretien ? M’a-t-elle demandé, les lèvres un peu pincées.
- Je ne suis que médecin, ne vous fiez pas aux apparences, ai-je répondu.
Et comme elle me regardait, interdite, sans savoir quoi répondre, je me suis présenté en me laissant choir sur le tabouret, avec un soupir profond.
- Bo-bbb-onjour, m’a adressé timidement Myrtle, assise en tailleur sur la table d’examen, tout en triturant nerveusement un pan de sa jupe.
Je l’ai détaillée. Quatorze ou quinze ans, des ongles rongés jusqu’au sang, des cheveux tirés en arrière retenus par un bandeau. Du genre qui subit encore sa condition mais qui ne tardera pas à envoyer tout claquer, à la majorité. Un piercing discret sur l’aile gauche de son nez m’est apparu comme l’un des signes précurseurs de cette rébellion bridée. J’étais prêt à parier qu’en l’examinant j’aurais pu probablement trouver un tatouage dans une partie dissimulée, pratiqué en cachette des interdictions parentales.
Comme c’est souvent le cas dans ce genre de schéma, c’est Madame Honeychurch qui a pris la parole, d’une voix grinçante à souhait.
- Mon mari et moi-même sommes très inquiets au sujet de notre fille. Nous l’avons faite évaluer récemment par un psychologue de l’hôpital et les tests pratiqués révèlent une intelligence normale, aucun trouble cognitif… Le psychologue nous assure que tout va bien, mais nous ne sommes pas vraiment convaincus.
J’ai ouvert mon tube de vicodine et me suis expédié au fond du gosier deux allers simples pour le paradis. J’entends par paradis, tout lieu extérieur à cette salle ou toute chose qui aurait pu me permettre de m'éloigner un peu de cette sordide ambiance.
- Le fait est que Myrtle n’a pas d’amis, a continué Madame Honeychurch intarissable sur le sujet. Nous l’avons pourtant inscrite dans une excellente institution de Princeton parce que nous avons de grands projets pour elle. Nous aimerions qu’elle fasse des études de droit, vu que mon mari est avocat. Mais elle ne travaille pas, ses résultats scolaires sont mauvais, et elle ne parle à personne. Elle passe le plus clair de son temps à écrire sur un calepin, à l’écart des autres. Vous ne pensez pas qu’elle pourrait être schizophrène ?
Myrtle s’est agitée sur la table. Elle a tenté de couper la parole de sa mère, mais tout ce qu’elle pu laisser échapper fut une pathétique succession de « Mmm- Maaa ». Résignée, elle a sorti de la poche intérieure de sa veste un petit calepin tout corné, à la couverture rose vif et un crayon minuscule à force d’avoir été taillé. Le tout faisait peine à voir. Elle a fébrilement écrit quelque chose et l’a tendu vers nous.
« Maman, je t’en prie, tais toi » Avons-nous déchiffré de concert.
Mon œil s’est allumé. Je me suis tourné vers Madame Honeychurch qui lançait des regards terribles à sa progéniture.
- Je trouve qu’elle va relativement bien, ai-je clamé. L’orthographe est bonne, le tracé des lettres correct, la pensée concise, bien traduite, et pas totalement hors de propos.
- Je vous demande pardon ? A dit Madame Honeychurch sans comprendre, ou en feignant de ne pas le faire.
- Je veux dire par là que vous parlez largement assez à sa place, ai-je répondu. Cela lui permet d’économiser quelques efforts, certes, mais je ne pense pas qu’elle y trouve son compte finalement.
J’ai fait mine de réfléchir, en me touchant le menton et en prenant la pose légendaire qu’on attribue en général à Freud.
- Ceci dit, je vous comprends tout à fait, j’ai enchaîné. Où va-t-on si on laisse les enfants s’exprimer et décider par eux-mêmes de ce que sera leur vie ? En tant qu’adultes nous détenons le savoir absolu, nous savons mieux que quiconque ce qui est bon pour eux. Nous avons choisi de les mettre au monde, il est donc normal de contrôler leurs désirs, non ? Je suis persuadé que Myrtle est d’accord avec nous, dans le fond. Elle sait que toutes les restrictions que vous lui imposez sont empreintes de bienveillance à son égard. Tu en penses quoi, Myrtle ?
Le visage de la gamine s’est empourpré. Elle a pris une grande inspiration pour me répondre, a tenté d’articuler quelque chose avec peine. Ça donnait quelque chose comme : Bben en fffffffait, jjjj jj j-jjjj-e s-ss…
- Abbb-rège un peu, l’ai-je coupé. Tu vas me faire rater mon épisode de Prescription passion.
Un instant déstabilisée, Myrtle a rougi de plus belle, ses yeux sont devenus brillants de colère. Elle a fiévreusement griffonné quelque chose sur son bloc, qu’elle m’a tendu avec brusquerie.
« Continuez comme ça et je vous jure que ça me prendra encore plus de temps ! »
- Ah ? Parce que là t’étais en mode accéléré ? Ai-je dit, dépité. Autant que je m’installe ici, alors, si ça promet de durer…
- Docteur House, je vous en prie ! S’est écriée Madame Honeychurch dans mon dos, tandis que je posais mon écran LCD de poche sur la tablette d’examen et que j’en réglais le son à l’aide des mollettes.
Myrtle a de nouveau écrit quelque chose et l’a placé bien en évidence, à portée de ma vue.
« Je ne savais pas que les ancêtres tels que vous savaient utiliser ce genre d’objet »
- Tu serais étonnée de tout ce que je sais faire, ai-je répliqué. J’ai démoli Trace hier soir sur Metroid Prime Hunters. Je réussis le kick back flip comme personne…
J’ai senti qu’elle allait répliquer, je l’ai arrêtée d’un geste :
- Bon, OK. Je réussissais les figures de skate avant d’avoir ma canne, ai-je admis. Par contre, tu sais quoi ? Je parle remarquablement bien et j’ai une diction impeccable que beaucoup m’envient… Tu devrais me voir en conférence, je fais un malheur.
- Docteur House ! S’est exclamée de nouveau madame Honeychurch, franchement agressive, pour le coup.
- Mais il y a-t-il moyen que je suive mon épisode, à la fin ! Ai-je répondu agacé. Broke est sur le point d’apprendre qu’il est le père d’une des jumelles de Tiffany et j’attends ça depuis des semaines !
Je me suis retourné pour adresser un regard courroucé à Madame Honeychurch. Elle était plantée au milieu de la salle, triturait nerveusement sa broche en me détaillant. L’ambiance était tendue et avait comme des relents de procès et de réclamations. J’ai poussé un énorme soupir, ai rempoché mon écran LCD en me levant.
- Bon, ai-je dit. Je vais tenter de me trouver un endroit plus calme. Mais avant ça, j’ai deux trois révélations à vous faire.
Ma jambe me jouait des tours ce matin. J’ai marché, un peu raide, vers Madame Honeychurch et je me suis campé devant elle.
- Votre fille va bien. Arrêtez juste de l’emmerder avec vos désirs de mère arriviste. Je sais que vous vous aimez beaucoup, dans le fond, que vous avez beaucoup d’estime pour ce que vous représentez aux yeux de la société, vous et votre mari, mais acceptez que le moule se casse. Vous ne ferez pas de votre fille une copie de vous-même sans prendre le risque de la détruire tout à fait. Je pense que si elle était capable de parler, c’est ce qu’elle vous dirait… Encore faudrait-il que vous l’écoutiez.
Je me suis tourné vers Myrtle, juste avant de regagner la porte. Elle n’avait pas bougé, toujours assise au même endroit, celui où sa mère lui avait indiqué de m’attendre, encore persuadée que j’allais l’ausculter, sans doute.
- Quant à toi, va voir un orthophoniste. Il y a des méthodes miraculeuses qui te permettront de cesser de raser tout le monde autour de toi. En attendant tu peux toujours t’exercer à dire Merde à tes parents en chantant… En admettant bien sûr que tu ne chantes pas faux, parce que là ce serait vraiment la cerise sur le gâteau. »
Et je suis sorti, avant d’en avoir des nausées, ce qui aurait pu se révéler périlleux après ma pause café-donut de onze heures.
Il faudra que je songe à l’occasion à demander à Cate s’il est normal d’avoir si peu d’empathie et tellement de nausées face à certaines situations. Parfois, passez moi la métaphore, j’ai l’impression d’avoir envie de vomir le monde. C’est assez imagé, mais je sais que vous comprendrez.
11:23 Publié dans Impressions | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : house
Commentaires
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"Et c'est tellement plus mignon De se faire traiter de con En chantaaaant..."
Pardon, j'avoue que cette chanson m'est venue du tac au tac à l'esprit...
C'est bien triste, mais paradoxalement votre billet m'a mise d'excellente humeur
- je sais bien que ce n'est pas ça qui fera passer la nausée, malheureusement-
J'imaginais tellement bien la gamine traiter ses parents de con sur ce fond musical avec une voix de Castafiore... Et puis cette histoire de bègue évoque plein de blagues de mauvais goût- et donc de fou rires délicieusement imbéciles dignes de gosses de douze ans.
Manque d'empathie... En même temps, la jugeotte chez cette bonne femme avait l'air de s'être payée des vacances à l'autre bout de la terre! Malgré tous mes efforts, j'ai du mal à voir comment autant d'inquiétude peut mener à croire ça...
En revanche, l'insolence incroyable (héhé pour un ancêtre vous êtes resté sacrément en forme!) partagée par la mère et la fille qui partiraient voir le méchant médecin pour qu'il mette la pression sur les épaules de l'autre fautive... Déjà plus plausible. Et plus effrayant aussi!
Bon, ceci dit... La nausée je ne sais pas, mais en tout cas si votre jambe vous joue des tours en ce moment, comme je vous l'avais déjà proposé, je me ferais un plaisir de vous la soulager du mieux possible (en chantant?).
Musicalement,
Lyli
Ecrit par : Lily | septembre 02, 2008
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J'ai presque de la peine pour cette pauvre bègue qui a dû endurer l'idiotie de sa mère toute sa vie, les moqueries de ses camarades de classes et, pour couronner le tout, l'impatience acariâtre d'un House sur les nerfs à cause de l'ignorance sublime de Cuddy.
Cher House, vous n'aimez pas cette nouvelle Cuddy? Vous avez le sentiment d'avoir perdu un de vos précieux jouets?
Ou est-ce que votre miroir préféré se cache de vous?
Miss Burmie
Ecrit par : Miss Burmie | septembre 02, 2008
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Bbbbbb-ien jouer ! ^^
Mais quand est-ce que Cudd va sortir de ça cachette ! Elle est enfin revenu et elle trouve encore le moyen de vous evitez ! Je vais aller lui toucher deux mots moi ... enfin. Il est vrai que certaine situation sont a " vomir " car si j'avais eu une mère comme ça j'aurais eu envie de crier " Viva la revolution " !
Rebelement,
Laura
Ecrit par : Laura | septembre 02, 2008
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Cette "pauvre bègue" comme vous semblez toutes le penser, est loin d'être "pauvre", elle sait répondre ! peu importe si pour le moment elle se contente d'écrire ce qui ne sort pas, ça viendra !
Et cette pauvre mère (oui elle, elle est pathétique) qui se projette dans sa fille, qui espère faire de sa progéniture tout ce qu'elle n'a pas réussit terminera très certainement sa vie sur un mariage qui ne tiendra la route seulement pendant les réceptions, le reste du temps ce qui lui sert de mari préfèrera le corps de sa jeune et ambitieuse assistante !
Elle restera seule à attendre des nouvelles de Myrtle qui aura pris le large loin de Mère !!
House a raison. Cette femme me donne la gerbe...
Ecrit par : lilla | septembre 02, 2008
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Lily, permettez moi de vous dire que vos références musicales sont pitoyables. Heureusement que vous vous rattrappez "haut la main" lorsqu'il s'agit de massage. Quand pourrasi-je bénéficier du toucher si sensuel de vos maisn expertes ? Si vous pouviez passer à Plainsboro, ce serait bien plus pratique pour moi. Tenez moi au courant.
Miss Burmie et Laura, l'avantage d'une Cuddy qui se cache, c'est que j'ai une paix royale, et je ne vais surtout pas m'en plaindre. Grâce à ça, j'ai pu terminer mon niveau sur Metroid aujourd'hui et envoyer valser un grand nombre de patients. Ne croyez surtout pas que celà m'atteigne plus que ça...
Lilla, votre vision du monde n'a rien à envier à la mienne. Encore un petit effort et bientôt vous deviendrez boiteuse à votre tour. Un peu de Vicodine, peut être ?
Ecrit par : Greg House | septembre 02, 2008
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"Sermon on the mount" c'est à cette chanson que je pense quand je lis massage et celle que je choisirais si je devais en faire un !
Greg, si je deviens boiteuse, nous discuterions "taille de canne" "rondeur et prise en main des pommeaux" "douceur au toucher du bois"... ça pourrait être ma foi assez intéressant ! et ça changerait des mères qui tentent de rendre leur chères têtes blondes comme elles le désirent !!
Bancalement,
Lilla
Ecrit par : lilla | septembre 02, 2008
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Manque d'empathie? A vrai dire j'aime mieux ça! Quand on sait que le dico (qui, une fois n'est pas coutume, a quitté son rôle de cale auprès du jukebox) définie l'empathie comme étant une identification affective à quelque chose ou quelqu'un... J'avoue mal vous imaginer vous identifiant à une mère possessive à l'excès, encore moins à une gamine bègue.
Quoique... vous avez déjà essayé avec la vicodine? Viccc...OOOOOO...Diiiiine ce n'est pas sans rappeler une ancienne pub!
Dictionnairement,
Bikyel
Ecrit par : Bikyel | septembre 03, 2008
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