août 22, 2008

Dave Brubeck - Take Five

 

A la fac, j’avais une sorte d’ami. Il s’appelait John Prescott. Son père était industriel dans le Maryland, le genre de gars qui se saignait aux quatre veines et qui avait tout misé sur la réussite de ses mômes.

Ce que je reprochais à John c’était de ne pas vivre pour lui-même. Il avait choisi pour voie la médecine parce que c’était gratifiant pour les siens. Depuis son plus jeune âge, une sombre coalition familiale avait décidé de son avenir professionnel. Lorsque j’abordais avec lui la force du conditionnement auquel on l’avait soumis, il me répondait invariablement « que je ne pouvais pas comprendre, puisque je ne pensais qu’à moi-même et n’aimais pas mon père». (Ce en quoi il n’avait pas tout à fait tort).

Quand je dis ami, mettez-y un bémol. Disons que ce qui me rapprochait de Prescott, outre le fait que nous partagions la même chambre sur le campus, c’était son amour immodéré pour la musique, notamment le free jazz. Je suis prêt à parier que Prescott est devenu aujourd’hui un piètre médecin, un de ces généralistes qui exerce par habitude, sans passion, sans chercher plus avant.

Mais lorsque Prescott se mettait au clavier, c’était quelque chose. Une véritable transformation physique s’effectuait tandis qu’il égrenait les notes. Son visage s’illuminait, ses gestes devenaient aériens, ses mains se faisaient souples. Son répertoire s’étendait de Dave Brubeck à Keith Jarreth, du moins pour ce dernier jusqu’au Koln Concert, où nous lui reprochions tous deux de simplement faire ses gammes en public.

Je me souviens qu’une de ses interprétations de Silent Tongues, de Cecil Taylor, m’avait littéralement laissé sur le cul. J’ai bien dû travailler des heures à essayer d’égaler son toucher, mais il n’y avait pas à dire : Prescott avait un don. Mon travail acharné ne porta jamais ses fruits, à mon grand regret.

Un soir que nous étions étendus sur nos lits respectifs, écoutant religieusement les accords planants de Take five, je lui ai fait part de mon désarroi.

Tirant silencieusement sur un joint, il m’a écouté, une expression un peu moqueuse sur le visage.

 

«  Tu as aussi un don que je t’envie, a-t-il dit. Je crois que finalement, on pourrait en tirer partie mutuellement, faire une sorte de deal.

 

- Je te donne un petit coup de pouce aux prochains partiels et tu me montres comment placer et travailler ma main gauche ? Ai-je suggéré, intéressé.

 

- Non, a-t-il répondu en sans cesser de sourire. Là, tu évoques un autre de tes dons, mais que je ne t’envie pas celui là… Il n’est pas question de médecine mais de filles.

 

Je le regardais, sans rien comprendre. Il m’a expliqué patiemment :

 

- Tu me rencardes simplement avec Lisa. La jolie brunette qui te tourne autour, celle que tout le monde rêve de s’envoyer, sur le campus. C’est clair qu’elle est à ta botte mon vieux, tu devrais voir les regards qu’elle te lance lorsque tu tournes le dos, ou prends la parole en amphi …

 

- Lisa, Lisa… Murmurais-je pensivement, en essayant de faire appel à mes souvenirs.

 

- Cuddy ! S’est exclamé Prescott, en faisant mine de caresser son propre torse, comme si des seins opulents venaient d’y pousser par magie.

 

- Ahh oui ! Me suis-je exclamé. Cuddy. Miss Gros Lolos, Millésime 1987.

 

J’ai toujours appelé Cuddy, Cuddy. J’ignorais même jusqu’à l’existence de son prénom, en ce temps là. Comme je demeurais étrangement silencieux, Prescott s’est redressé sur un coude pour me regarder.

 

- Alors ? S’est-il enquis, avec empressement. Tu vas lui parler ? Tu vas m’arranger un rendez-vous avec elle ?

 

Mes yeux restaient résolument braqués sur le mur d’en face, perdus dans la contemplation d’un poster que j’avais punaisé au-dessus de mon bureau : Jimi Hendrix, en état de transe hypersudatoire, sur scène.

 

- Je ne sais pas, ai-je répondu mollement.

 

Prescott, étonné, a ouvert la bouche, puis s’est ravisé. Vexé il a laissé retomber sa tête sur l’oreiller en tapotant nerveusement la cendre de sa marijuana, dans un cendrier posé sur son ventre.

 

- Je ne t’empêche pas de te la faire, a-t-il dit sèchement, quelques instants après. Je souhaite juste sortir un soir, avoir ma chance avec elle…

 

- Je ne sais pas, ai-je répété sur le même ton que j’avais employé précédemment.

 

Prescott, agacé, a posé le cendrier d’un geste sec sur le sol, puis s’est levé avec humeur et a gagné la porte de notre minuscule chambre en quelques pas. Avant de sortir, il m’a lancé un regard froid, blasé, comme si j’étais le type le plus pitoyable du monde.

 

- Tu peux te gratter pour les cours particuliers ! » A-t-il annoncé d’un ton cinglant, avant de gagner le couloir et de claquer rageusement la porte.

 

Je suis resté allongé durant un long moment. Je me souviens que lorsque je fermais les yeux, je revoyais le geste de Prescott décrivant Cuddy. J’avais trouvé ça vulgaire, vraiment vulgaire dans le fond. Mais terriblement parlant.

C’était le fameux jour où j’ai renoncé à la perfection de mon toucher jazzy au clavier. C’était peu avant cette fameuse nuit, à Las Végas.

Si je suis d’humeur, un soir, je vous raconterai ça.

21:47 Publié dans Music | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : house, cuddy

Commentaires

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Si vous étes d'humeur, pouvez plus approfondir cette nuit à Las Végas....

Ecrit par : morgane | août 22, 2008

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Ouaou ... j'aimerais telement savoir jouer du piano, mais je n'est pas la patience d'apprendre, un de mes defaut est de vouloir tout, tout de suite.
J'ai hate que vous nous racontiez cette fameuse nuit, depuis le temp qu'on en entend parler et que le mystere plane dessus !
Quand a Cuddy, qui n'a pas de prenom, elle a toujours ete admirée par les hommes mais elle est aussi toujours toute seule ... hummm il a quelque chose qui cloche ...
Enfin bref moi tout ce que je dit c'est qu'a votre place je lui aurais fait bouffer son petard par le maroco ...

Amicalement

Laura

Ecrit par : Laura | août 22, 2008

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Autrefois les dames de compagnie n'étaient-elles pas au cœur des intrigues?
Bien que je déteste répandre les ragots et autres rumeurs de ce genre, je me vois obligé d'amener une question à votre esprit : êtes vous sur que ce rendez vous, que vous vous étiez refusé à organiser, n'est jamais eu lieu...?

Pensivement,

Bikyel

Ecrit par : Bikyel | août 23, 2008

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Je ferai en sorte de vous raconter tout ça prochainement...
Bikyel, avec Cuddy et sa légendaire soif de découverte sexuelle et de partenaires multiples, on ne peut jamais jurer de rien...
Songeusement,

Ecrit par : Greg House | août 23, 2008

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Que penser de tout cela, peut etre Cuddy est elle attirée par les femmes en fin de compte ....
Ce qui pourrait etre pour moi une grande nouvelle ! haha

Ecrit par : Laura | août 23, 2008

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