août 18, 2008

Midi

A midi, à la cafétéria, il est venu s’asseoir face à moi. Je suis resté silencieux, un moment, à l’étudier, alors que lui demeurait plongé dans la contemplation de son gobelet de café. Nous devions ressembler à un couple de gays en pleine débâcle. Beaucoup de regards inquisiteurs convergeaient vers nous.

 

« J’aimerais que tu te taises et que tu me laisses parler, a-t-il déclaré alors que je n’avais même pas encore ouvert la bouche.

 

De la tête, j’ai fait signe que oui. Il avait l’air décidé, mais extrêmement mal à l’aise.

 

- Je veux que tu saches que tout ça me bouffe, Greg. Je ne sais pas vraiment où j’en suis, mais je crois que je suis sur le point de renoncer à tenter de comprendre pourquoi c’est arrivé. Je crois que j’ai investi trop d’énergie à essayer de refaire le film, j’ai décidé de l’utiliser à meilleur escient. Je ne veux plus cultiver de rancoeurs, de ressentiments, tout ça n’a que trop duré.

 

Il a bu une gorgée de café. J’ai bien vu qu’il déglutissait avec peine et n’osait toujours pas me regarder en face.

 

- J’ai eu besoin d’un certain temps pour comprendre qu’il n’y avait rien à pardonner. Ce qui s’est passé n’est pas plus injuste que ce qui arrive chaque jour à des milliers de gens. Ce n’est pas parce que c’est arrivé à moi que les choses diffèrent. J’ai saisi ce matin que je me suis comporté comme un idiot, que je me croyais plus intouchable que le reste du monde, tout ça sans doute parce que je passe mon temps à soigner, essayer de guérir les autres. Mon statut de médecin ne me dispense pas de mon lot de souffrances, comme tout un chacun. J’ai fait preuve d’une sorte d’orgueil à me situer en dessus des lois terrestres…

 

Il a tripoté pensivement la paille de son gobelet en carton, la faisant coulisser quelques instants dans son orifice, avant de la sortir tout à fait et de la froisser nerveusement entre ses doigts. Je ne savais pas s’il avait terminé ou pas, mais dans le fond, je n’avais rien à rajouter.

 

- Il… Il m’arrive encore de t’en vouloir, a-t-il péniblement continué. Lorsque c’est le cas, je tente de rationaliser, de me dire que c’est insensé. En même temps, c’est tellement humain. La rancune que je t’ai vouée ces derniers mois n’a pas été vaine. Il me fallait te haïr pour atteindre un certain stade, il fallait une raison à cette tragédie. Tu étais là quand c’est arrivé. La cause était toute trouvée. C’était si facile, au fond…

 

J’ai expiré un peu plus fort que je ne l’aurais voulu. Croyant sans doute que j’allais prendre la parole, il a levé la main, paume dirigée vers moi.

 

- Attends encore une minute… Je veux conclure en t’assurant que je sais, que tu t’es senti coupable, ne serait-ce que par rapport à elle. Je te connais, Greg, je sais que tu ne l’avoueras jamais à personne mais toi aussi tu as douté et essayé de refaire le film, remettant même en question ton talent de diagnosticien… C’est à mon tour de me sentir fautif maintenant, d’avoir mis cette responsabilité sur tes épaules. Je ne sais pas comment on va s’en sortir, toi et moi, maintenant que le mal est fait, mais on est suffisamment intelligents pour surmonter ça, non ?

 

Il m’a regardé à ce moment là et a esquissé un pauvre sourire. J’ai senti le poids immense qui me tenaillait depuis des mois quitter mon corps. J’avais la gorge sèche, nouée, et mes yeux – irrémédiablement humides- ne quittaient pas les siens. J’ai hoché affirmativement la tête, c’est tout ce que j’ai pu faire.

L’espace de quelques secondes, je l’ai retrouvé. L’éclat terne qui animait désormais son regard a fugacement disparu. Il m’a offert le meilleur sourire qu’il était capable de donner, compte tenu des circonstances, puis, tendant la main, il a avisé mon plat de frites à peine entamé devant moi. Sans trop réfléchir à ce que je faisais, j’ai poussé l’assiette au centre de la table, pour lui faciliter la tâche, avant de piocher dedans à mon tour.

 

Elles étaient froides, mais juré, c’était les meilleures de ma vie.

Commentaires

Ouaou.
C'est... étonnant. Il a fait un grand pas en avant aujourd'hui. Tout n'est peut-être pas encore comme avant (et je ne pense pas que cela ne le sera jamais complètement) mais il est clair que c'est une nette amélioration.
L'accident a été un moment très éprouvant pour tout les deux. Le fait que vous recommenciez à avoir des contacts pourra peut-être vous permettre de mieux surmonter ce traumatisme ensembles.

Je ne sais que dire d'autre, sinon que j'imagine votre soulagement et que tout cela est bien, pour vous.

Elsa

Ecrit par : Elsa | août 18, 2008

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